Tous avec Zemgus

Si l’on a suivi son Sotchi sans profiter de l’occasion pour s’adonner à des excès de boisson qui rendent la mémoire faillible, l’on se souvient entre autres d’une joute de hockey sur glace mettant aux prises notre Canada et leur Lettonie. Un quart de finale de toute évidence à sens unique puisque le Canada a inventé le sport et qu’on y retrouve quelque 2450 patinoires intérieures alors qu’en Lettonie, on en compte un grand total de 17. Mais comme c’est souvent le cas — raison pour laquelle l’on nous prévient régulièrement de ne pas trop se fier à ce qu’il y a sur papier, non, parce que ce n’est pas vraiment là du tout que ça se joue et les statistiques comptent pour des prunes au moment de laisser tomber le disque pour la mise en jeu initiale —, les choses ne se sont pas précisément déroulées ainsi qu’il était anticipé par les connaisseurs.

Certes, notre Canada a dominé et la patinoire était sensiblement plus usée en zone lettone, mais un dénommé Kristers Gudlevskis a décidé de se transformer en muraille tentaculaire ce jour-là. Il a bloqué 55 rondelles (plusieurs fois la même, il faut le dire) et notre Canada n’a dû qu’à une rondelle que Gudlevskis n’a pas bloquée tard dans la joute de l’emporter 2-1. On a alors été à même de constater que les plus grands peuvent cacher une émouvante fragilité alors que les petits peuvent déployer une étonnante résilience. Ce sont du moins les conclusions provisoires qu’on a tirées, et si par ailleurs vous doutez de la justesse du concept de muraille tentaculaire, vous en avez le droit.

Ceci pour dire que le hockey letton n’a pas fini de faire parler de lui. Prenons la direction de Buffalo si vous le voulez bien, une destination enchanteresse où, il ne s’agit certainement pas d’un hasard, l’on retrouve en tant qu’entraîneur-chef des Sabres Ted Nolan, qui s’adonne à occuper des fonctions similaires derrière le banc de la Lettonie. En outre, au poste d’attaquant de deuxième année, il y a Zemgus Girgensons, un espoir prometteur — remarquez que d’un joueur qui n’annonce rien de bon, on ne parle jamais de « désespoir », ça doit être parce que le merveilleux monde du sport™ est un éternel optimiste et ne jette jamais l’éponge — originaire de Riga et qui possède de charmants prénom et nom que bien des hommes doivent lui envier.

Or se déroule ces jours-ci un scrutin en ligne visant à élire quelques joueurs en vue du prochain match des étoiles de la Ligue nationale, qui aura lieu en janvier à Columbus. (Oui messieurs dames, Buffalo, Columbus, on fait décidément dans la destination enchanteresse aujourd’hui, et je pressens confusément qu’il sera bientôt question de Las Vegas, où la LNH implantera certainement une concession parce que qui dit hockey dit bien sûr désert du Nevada, c’est logique.) Et qui pensez-vous a récolté le plus gros tas de voix jusqu’à maintenant ? Un joueur de Canadien parce que tout le monde ici capote sur Canadien à longueur de journée et n’a rien d’autre à cirer que de faire entendre haut et fort son suffrage ? Sidney Crosby ? Alexander Ovechkin ? Non, non et non. C’est Zemgus Girgensons.

C’est qu’il appert que la Lettonie tout entière, d’Aizpute à Lubana mitrajs, de Bebrene à Jaunpils, d’Ogre à Madona, a décidé de se rallier derrière Zemgus en profitant de la possibilité pour chaque individu de voter jusqu’à 10 fois par jour à partir d’une même adresse. Et elle ne le fait pas approximativement : le dernier classement publié mardi donne 803 805 appuis à Zemgus. Patrick Kane est deuxième à 375 758. Plus du double. Un mandat comme je les aime, avait l’habitude de dire le maire Drapeau lorsqu’il décrochait une solide avance.

La prochaine fois, nous verrons d’ailleurs qu’il serait fort divertissant que, dans nos élections politiques, on puisse voter 10 fois par jour pendant des semaines. Peut-être aurions-nous des surprises.

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3 commentaires
  • Stéphane Picher - Abonné 10 décembre 2014 08 h 29

    Surprise

    «La surprise lettone», avait titré RDS, à mon grand bonheur.

  • Réjean Martin - Abonné 10 décembre 2014 11 h 54

    votre style unique!


    le grand historien et esthéticien de l’art Élie Faure a raconté que Michelet disait n'écrire que pour «donner le change à l'amour». Vous écrivez, Monsieur Dion, dans un style si unique et si extraordinaire pour sans doute, à votre façon, donner le change aux possibilités inouïes que nous procure la langue française… Bravo!

  • Denis Hébert - Inscrit 10 décembre 2014 15 h 44

    Grand Art !

    Comment en cinq paragraphes rendre et expliquer une nouvelle aussi simple que c'est pcq toute la Lettonie vote pour Zemgus Girgensons (vive la fonction copier/coller) qu'il domine le vote du public pour le match des Étoiles de la LNH, sans faire de répétitions, de pléonasmes, de banalités et que ça demeure intéressant et divertissant.

    Du grand Art !