Allo Gaétan bobo

Fils, frère, beau-frère de docs, ami de plusieurs aussi, je sais le rythme de vie dément, les repas escamotés à répétition, les gardes interminables, les appels à toute heure du jour et de la nuit. Et le poids à porter de l’ignorance, de l’indigence, de la souffrance humaine qui échoue devant soi, jour après jour, comme sur une plage les débris d’un paquebot échoué au large.

Mais je ne trouve pas les médecins sans tache non plus. C’est du monde, pas des demi-dieux. Et il y a des cons partout. Je les trouve souvent trop payés. Parfois arrogants, froids. Mais certainement pas paresseux, contrairement à ceux qui applaudissent au projet de loi 20, ne voyant pas ce qu’il peut y avoir de répréhensible à ce que le ministre de la Santé impose aux omnipraticiens un quota de patients et, s’ils ne l’atteignent pas, une baisse de salaire de 30 %.

« Même ma mère m’a dit que ça lui paraissait raisonnable », raconte une amie omni, Alex, qui comprend bien, par ailleurs, la posture d’une population qui constate trop souvent le problème d’accessibilité en médecine familiale.

« Gaétan Barrette a raison sur ce point », concède lui aussi Sébastien Burelle, un omni qui pratique à Shawinigan. Le problème, c’est que sa solution est irréaliste, et brutale. Parce qu’on ne fait pas de la médecine comme on fait de la saucisse.

« Ce qui va se produire, c’est que, pour combler le manque à gagner, on risque de sélectionner des patients en santé, qui ne réclament que très peu de temps », expose Burelle. Et les patients qui demandent qu’on leur consacre plus d’attention ? Faudra expédier la consultation, mais pas trop. S’ils se retrouvent aux urgences, le médecin de famille sera pénalisé.

« Je vais faire quoi ? se demande Alex. Engueuler mes patients qui vont à l’urgence ? »

« Des fois, je dois passer plus de temps avec quelqu’un qui a de la difficulté, enchaîne-t-elle. Disons une personne âgée. Une fois que j’ai compris ce qu’elle a, je dois contacter sa famille. Ensuite, je l’envoie à un spécialiste, mais je dois faire les démarches : c’est trop compliqué pour elle. Ça peut prendre beaucoup de temps et, à la fin, cette personne a été mieux servie par le système. Mais c’est certain que ça ne compte que pour une seule rencontre. Et dans la réforme que propose le ministre, je serai pénalisée pour avoir bien fait mon travail. »

Et si vous croyez encore que les omnipraticiens sont paresseux, ils vous défient — en fait, ils défient surtout le ministre — de les suivre en dehors de leurs consultations en clinique : dans leur charge d’enseignement, pendant leurs gardes en hôpital, en formation continue. Parce qu’il y a quinze ans, on leur a demandé d’aller aider dans les hôpitaux, dans la formation. Alors ils y sont. Ajoutez les quinze minutes de travail administratif pour chaque heure de consultation, et voyez tout le boulot qui n’est pas comptabilisé dans les savants calculs du radiologiste devenu politicien. Un politicien qui annonçait déjà ses couleurs alors qu’il était candidat pour la CAQ et qui traitait les omnis en Schtroumpf paresseux.

Des médecins qui conviennent que le système est parfois archaïque, souvent bancal. Mais qui refusent qu’on enfonce ainsi la première ligne qui reçoit tous les poqués par manque de ressources. « Et puis, qui va pourvoir les postes que nous occupons dans les hôpitaux lorsque nous serons confinés à la clinique ? », s’interrogent Alex et Sébastien Burelle.

C’est aussi ce que se demandent les urgentistes, qui se sont prononcés mercredi contre le projet de loi qui les privera de précieuses ressources. Serait-on en train de déshabiller Jacques pour habiller Pierre ?

« Pour la première fois, confie Alex, je considère avec sérieux de rejoindre la pratique privée. J’ai eu plusieurs offres, que j’ai toujours refusées parce que je crois au système public. Mais je ne vois pas comment je pourrai me conformer aux demandes du ministre », raconte celle qui travaille aussi dans le Grand Nord, avec une clientèle qui réclame beaucoup de temps, et avec un dévouement qui ne se mesure pas comme on calcule la productivité dans une usine de chaussures.

« Au-delà de la brutalité de la proposition, le problème avec Gaétan Barrette, me confie le père d’un ami, urgentiste retraité qui a fait sa médecine en même temps que mon paternel, c’est toujours la manière. »

Celle-ci semble beaucoup plaire au gouvernement Couillard. Faut dire que son plan d’efficacité s’aligne parfaitement avec les autres mesures d’austérité des libéraux qui, pour soigner le déséquilibre budgétaire, sont prêts à administrer aux services une série de douloureuses ponctions, nous prescrivant à tous un remède de cheval.

Voyez comme ils nous disent d’ouvrir grand la bouche et de respecter la posologie en omettant de mentionner le contrecoup des effets secondaires.

À voir en vidéo