Le jardinier de Yalta

Yalta, cette perle un peu endormie de la mer Noire, aujourd’hui revenue dans le giron de l’empire
Photo: Nikolaj Potanin Yalta, cette perle un peu endormie de la mer Noire, aujourd’hui revenue dans le giron de l’empire

Avec ses ruelles en escaliers, son léger parfum d’abandon, ses chats galeux planqués un peu partout, ses cyprès, ses buissons de laurier et ses palmiers transplantés, avec ses petites vieilles en fourrure qui promènent leur chien sur la promenade du bord de mer — on se croirait presque par moments dans la célèbre nouvelle de Tchekhov —, le charme de Yalta opère toujours.

Aujourd’hui que cette perle un peu endormie de la mer Noire est revenue dans le giron de l’empire, difficile de trouver quelqu’un qui, de Balaklava à Simferopol, ne se résigne pas à « l’intervention » de l’armée russe en mars dernier et au rattachement de la péninsule à la fédération russe. La question soulève peu de débats. Le geste et la manière non plus. En dépit des prix qui ont doublé, des pannes d’électricité programmées et de la quasi-disparition des touristes étrangers de cette station balnéaire de la mer Noire.

La transition semble couler comme une évidence ou un simple détail qu’on aurait corrigé dans un manuel d’histoire. L’air pur, le calme, le ressac infini, l’éternité. Certains ont perdu, d’autres y ont gagné quelque chose. Moscou est loin et le soleil brille encore. La Crimée vous attend.

L’histoire en marche

Une histoire qui s’écrit et des événements qui pourront faire l’objet, qui sait, d’un nouveau chapitre de la prochaine édition de la colossale Histoire de la Russie. Des origines à nos jours, de l’historien américain Nicholas V. Riasanovsky (1923-2011). Un ouvrage que l’on vient de rééditer en lui ajoutant une substantielle postface de la soviétologue Françoise Thom, qui couvre les années 1990 et 2000, correspondant aux années Eltsine et Poutine.

L’histoire littéraire n’est pas non plus en reste. Tolstoï a 26 ans lorsqu’il arrive à Sébastopol, tout près d’ici, après avoir été posté trois ans dans le Caucase à ne pas faire grand-chose, hormis chasser, boire, taquiner les belles Tchétchènes et noircir un peu de papier. L’année 1854 sera son baptême de feu et de sang. La guerre de Crimée aura fait 65 000 morts du côté russe, la moitié seulement du côté de l’Empire ottoman et de ses alliés (français et britanniques). Une boucherie « moderne », marquée par la première utilisation significative du télégraphe en temps de guerre… Tolstoï va vite digérer ces horreurs, le temps d’en nourrir presque en temps réel ses trois Récits de Sébastopol.

Médecin à la santé fragile, nouvelliste et dramaturge immense, Tchekhov s’était fait construire en 1899 à Yalta une jolie villa dans les hauteurs, surnommée la Datcha blanche. Il y a écrit Les trois soeurs et La cerisaie. Après sa mort — emporté par la tuberculose en 1905 à Badenweiler, en Allemagne, il avait 44 ans —, la maison a été parfaitement conservée par sa soeur. Tchekhov faisait venir de Londres sur catalogue les graines qui ont fini par donner vie au magnifique jardin de sa villa blanche, aujourd’hui entourée de bosquets de bambous, de rosiers, de figuiers, de cèdres.

C’est aujourd’hui un bijou de maison-musée, où comme partout en Russie de vieilles gardiennes promènent d’une pièce à l’autre le visiteur d’une main toujours ferme.

Vagues à l’âme russe

Autre médecin, autre siècle, mais c’est un peu le même patient que l’on retrouve dans les Histoires d’un médecin russe de Maxime Ossipov (aussi auteur de Ma province, Verdier, 2011). Lui-même médecin, Ossipov se penche au chevet d’une âme russe plutôt mal en point, tel un animal blessé qui s’accroche aux boursouflures de son ancienne grandeur.

À travers sept longues nouvelles empreintes d’humanité, l’écrivain promène un regard lucide et désabusé sur la réalité russe. Portraits de médecins et de patients, d’immigrants partis tenter leur chance aux États-Unis, indices du retour du religieux. Des situations critiques « ordinaires », comme cette jeune femme morte après avoir accouché du mauvais côté d’une voie ferrée ou ce Tadjik battu à coup de bâton de baseball pour le plaisir de célébrer une victoire au foot, flottant entre la vie et la mort dans un hôpital de banlieue.

De nombreuses scènes poignantes de la vie de province où le gris est la teinte qui prédomine. Et cette Russie centrale dont on s’éprend, écrit Ossipov, « aussi facilement qu’une femme tombe amoureuse d’un perdant ».

Des personnages souvent hantés par le passé soviétique, jamais loin sous la surface du présent. Habités par de vieux atavismes familiaux ou nationaux dont ils ont peine à se libérer. « Il fut un temps où il lui arrivait de réfléchir sur le bien et le mal ; mais au fil des ans, il a fini par s’habituer à la vie ainsi qu’à lui-même. Comme tout le monde, il s’efforce de ne pas avoir d’ennuis. » Émigrer ? Ce n’est pas la solution à tous les maux : « Lorsqu’on émigre, ce n’est pas la patrie qu’on perd mais l’étranger — tel qu’on le rêvait. »

Une forte dose de fatalisme imprègne les histoires de Maxime Ossipov. Comme c’est presque toujours le cas, d’ailleurs, chez Tchekhov. De quoi nous donner l’envie de cultiver un jardin à la manière de Candide. Regarder le soleil accomplir son demi-cercle au-dessus de la mer Noire, écouter les vagues venues mourir l’une après l’autre sur la plage de galets.

Attendre que l’histoire passe. Ou repasse.

Histoires d’un médecin russe

Maxime Ossipov, traduit du russe par Eléna Rolland, Verdier, Paris, 2014, 260 pages

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