Les Casques bleus s’en vont en guerre

Selon le politologue Jean-François Caron, le Canada, malgré les apparences, serait encore fidèle à « la logique du maintien de la paix », mais cette dernière, aujourd’hui, prendrait de nouvelles formes.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Selon le politologue Jean-François Caron, le Canada, malgré les apparences, serait encore fidèle à « la logique du maintien de la paix », mais cette dernière, aujourd’hui, prendrait de nouvelles formes.

Avez-vous l’impression que la politique étrangère du Canada n’est plus ce qu’elle était ? Que le pays des Casques bleus, champion de l’internationalisme et de la résolution pacifique des conflits, est devenu, depuis quelques années, un pantin des Américains et de leur politique étrangère impérialiste et belliqueuse ?

Eh bien, selon le politologue Jean-François Caron, vous vous trompez. Le Canada, malgré les apparences, serait encore fidèle à « la logique du maintien de la paix », mais cette dernière, aujourd’hui, prendrait de nouvelles formes. La thèse de Caron, très clairement exposée dans Affirmation identitaire du Canada. Politique étrangère et nationalisme, est étonnante.

Dans un entretien avec Brian Myles publié dans Le Devoir du 3 novembre dernier, le politologue Jocelyn Coulon n’hésite pas, lui, à parler d’une « rupture » en matière de politique étrangère. Au Canada, cette dernière a toujours été fondée sur deux piliers : l’approche militaire (coopération avec les États-Unis et l’OTAN) et l’approche humanitaire (Casques bleus, aide internationale, coopération avec l’ONU).

Or, constate Coulon, le gouvernement Harper est en rupture avec cette tradition et « veut déconstruire l’identité humanitaire du Canada et reconstruire une identité un peu plus guerrière ». Cette entreprise s’exprime par la participation du Canada à une campagne militaire contre le groupe État islamique, en Irak, précédée par des interventions en Libye et en Afghanistan. L’appui inconditionnel à Israël s’inscrit aussi dans cette approche.

Lamentations

Jean-François Caron, qui remercie pourtant Coulon d’avoir « fait une lecture non complaisante de la première version de [son] essai », conteste ce point de vue, qu’il assimile à des « lamentations contemporaines sur la fin du Canada ». Le choix du mot « lamentations » n’est pas insignifiant. Dans les critiques actuelles de la politique étrangère du Canada, accusée de se soumettre à celle du géant américain, Caron retrouve, en effet, la substance des critiques que le philosophe canadien George Grant formulait, en 1965, contre l’américanisation du Canada, dans un célèbre essai intitulé Lament for a Nation. L’analyse de Caron, il faut le dire, est limpide et riche.

Le Canada, écrivait alors Grant, trahissait son idéal en abandonnant le nationalisme conservateur de type britannique au profit de l’« American way of life », capitaliste et individualiste. Les faits lui ont pourtant donné tort, note Caron. Après la Seconde Guerre mondiale, la perte d’identification du Canada à l’Empire britannique devient manifeste. Toutefois, le pays n’abandonne pas son souci de spécificité identitaire, qu’il exprime notamment « par une logique d’antiaméricanisme ». Sur le plan des politiques publiques, le régime universel d’assurance maladie devient le symbole de cette affirmation.

En matière de politique étrangère, l’idée du maintien de la paix, incarnée par les Casques bleus canadiens, s’impose, de même que celle de l’aide internationale. Pays multinational, le Canada peut difficilement compter sur des références historiques partagées pour asseoir son identité. Dans ce contexte, des valeurs politiques communes peuvent servir de ciment identitaire. « Le mythe des Casques bleus et du Canada comme acteur impartial et désintéressé dans le monde des relations internationales semble avoir permis d’unir le Québec et le reste du Canada », suggère l’enthousiaste fédéraliste qu’est Caron.

Or, aujourd’hui, bon nombre de Canadiens et de Québécois considèrent que la militarisation de l’armée canadienne et l’alignement de la politique étrangère du pays sur celle des États-Unis constituent une trahison de cet idéal et, par conséquent, de l’identité canadienne à laquelle ils adhèrent. Caron, dans cet essai, leur dit qu’ils se trompent.

Ce n’est pas tant la politique étrangère du Canada qui a changé, écrit le politologue, que le monde. Depuis la fin de la guerre froide et les conflits rwandais et bosniaque, l’interventionnisme doux d’hier est révolu. Aujourd’hui, les « opérations de maintien de la paix de deuxième génération » imposent souvent « de façon paradoxale le recours à la force militaire », comme en Afghanistan, par exemple. Aussi, selon Caron, la politique étrangère canadienne n’a pas perdu son âme, reste attachée au principe du maintien de la paix et ne met en oeuvre des moyens militaires coercitifs qu’à « l’intérieur de vastes coalitions ».

Gestion du pluralisme

Comment expliquer, si cela est juste, les lamentations qu’elle suscite ? Essentiellement, répond Caron, par l’incapacité des gouvernements libéraux de Chrétien et Martin d’« expliquer à la population la nécessaire évolution des opérations de maintien de la paix » et par la partisanerie du gouvernement Harper, qui l’incite à faire croire à une rupture avec l’héritage libéral des Casques bleus.

Que penser, alors, du reste ? De l’appui inconditionnel à Israël, notamment ? De la réduction du budget d’aide au développement international ? Du réflexe militariste qui règne dans les rangs du gouvernement conservateur ? Caron écrit bien et argumente avec clarté, mais sa thèse principale est plus que fragile.

Convaincu de la nécessité des opérations de maintien de la paix plus musclées, il suggère enfin au Canada, pour se démarquer, de s’imposer, dans ces missions, comme un expert international « de gestion du pluralisme ethnoculturel » au service des pays ébranlés, puisqu’il serait un modèle en la matière.

Bien des Québécois, à raison, contesteront avec énergie cet éloge du fédéralisme canadien, formulé par ce membre de L’Idée fédérale, un groupe de réflexion présidé par André Pratte et auquel participe aussi Jocelyn Coulon.

D’emblée, il est tout à fait possible d’affirmer que le système politique canadien a été extrêmement favorable à l’épanouissement collectif des Québécois.

L’objectif de ce livre est de faire prendre conscience aux lecteurs et lectrices qu’en raison des conflits mondiaux depuis la fin de la Guerre froide, les Canadiens doivent repenser les fondements de leur identité collective par le biais de la politique étrangère canadienne.

Affirmation identitaire du Canada. Politique étrangère et nationalisme

Jean-François Caron, Athéna, Outremont, 2014, 130 pages