La chute du mur du silence

Le mur du silence est enfin tombé. Ça surprend. Comme à Berlin, il y a des années, des morceaux complets du mur se sont écroulés. Les femmes d’ici semblent avoir découvert que leur libération passe par la destruction du mur et que leur égalité ne sera reconnue que quand elles auront dit ouvertement et clairement ce qui ne leur convient pas dans la relation homme-femme d’aujourd’hui. Elles ont dénoncé à haute voix, sans les nommer pour le moment, sauf quelques exceptions, des agesseurs de toutes sortes qui croient que les femmes sont à leur disposition qu’elles en aient envie ou pas.

Pourquoi la plupart d’entre elles ont-elles choisi de taire le nom des hommes qu’elles dénoncent ? Pour ne pas mettre leur père, leur frère, le mari de leur soeur, leur voisin ou leur patron dans l’embarras ? Pour se protéger elles-mêmes de l’accusation classique « qu’elles l’ont cherché » et qu’elles n’avaient qu’à dire non ? Pour le moment, il est évident que de parler, de dire enfin ce qu’elles ont vécu, leur apporte une bouffée d’air frais dont elles avaient besoin. Ça nous mènera où ? Aucune idée. Il est sûr cependant qu’aujourd’hui, elles porteront les filles de Polytechnique dans leur coeur et leur mémoire comme toutes les autres femmes du Québec.

Le 6 décembre 1989, où étiez-vous ? Que faisiez-vous pendant que Marc Lépine séparait les filles des garçons avant d’exécuter 14 filles, convaincu qu’elles prenaient la place qui lui revenait de droit parce qu’il était un garçon et qu’il croyait sûrement, dur comme fer, qu’il avait préséance sur des femmes qui devaient être à la maison plutôt que dans ce lieu sacré qu’était Poly. Animé par sa haine, il n’a d’ailleurs tiré que sur des femmes ce jour-là. Treize autres ont été blessées, dont certaines très gravement.

Moi, j’ai vu les événements à la télévision. Je gardais ma petite fille qui allait avoir un an quelques semaines plus tard. Elle était dans sa chaise haute et j’ai mis ma main devant ses yeux alors que je lui apportais son souper, pour qu’elle ne voie pas les longues hésitations des policiers à entrer dans l’immeuble et toute l’agitation qui laissait présager le pire. Quand on a raconté ce qui se passait à l’intérieur, je l’ai prise dans mes bras pour la protéger car j’avais devant moi la confirmation qu’être une fille dans cette société n’était pas rassurant du tout. Moi qui menais depuis 20 ans déjà la bataille de l’égalité, je voyais tout ce que j’avais semé être détruit, foulé aux pieds par un jeune homme qui ne voulait pas se départir de ses prétentions de mâle.

On peut toujours tout mettre sur le dos de la folie. C’est ce que les analystes de l’information se sont empressés de faire, mal à l’aise devant le geste de Lépine, mais refusant d’appeler la tuerie par son vrai nom. Personne non plus n’a voulu se pencher à chaud sur le comportement des garçons qui sont tous sortis de la classe sans essayer de désarmer Marc Lépine, sans doute heureux de s’en sortir vivants. Eux aussi, ils ont dû y repenser souvent depuis 25 ans.

Cette commémoration devrait nous permettre de mesurer le chemin parcouru au moment où le gouvernement fédéral affirme son soutien aux défenseurs des armes à feu et où le gouvernement du Québec vient enfin d’affirmer, par la bouche de Philippe Couillard, qu’il permettra l’existence d’un registre québécois, abandonné par Stephen Harper et dont nous avons pourtant payé notre part au nom du Québec.

Nous savons maintenant que les acquis des femmes ne sont jamais garantis, et nous connaissons le manque d’intérêt du gouvernement Couillard pour le sort des femmes en général, ce qui n’a rien de rassurant.

Ce n’est pourtant pas le moment de baisser les bras. Au contraire. Les femmes doivent rester debout pour défendre ce qu’elles estiment essentiel à leur épanouissement. Il faut raconter Polytechnique à nos filles pour qu’elles sachent d’où nous venons et qu’elles cessent de penser que ce qu’elles ont aujourd’hui leur est tombé du ciel et que nous n’y sommes pour rien.

L’Histoire des femmes continue de s’écrire chaque jour et les hommes ne nous feront plus taire, car nous sommes trop nombreuses à mener le combat. Un combat sans armes et sans violence. J’insiste pour le souligner. Et peut-être un combat sans mur du silence. Ce qui fera que notre message sera plus clair et que les hommes n’auront plus l’excuse de dire que nous nous plaignons tout le temps mais qu’ils ne savent pas pourquoi. Il est urgent d’éduquer nos fils pour qu’ils réalisent enfin que la violence faite aux femmes n’a plus sa place chez nous sous aucune forme. Ça pourrait vraiment changer le monde, en mieux.

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26 commentaires
  • Cyril Dionne - Abonné 4 décembre 2014 22 h 38

    Merci de nous le rappeler

    Bravo Mme Payette. L'Histoire des femmes continuera toujours de s'écrire et votre plume est un de ses plus beaux fleurons.

    Mais il faudra toujours se rappeler que Marc Lépine, cet homme jaloux de l'intelligence et de la réussite des femmes ne s'est pas créé tout seul. Les propos sexistes et misogynes qu'il a entendu durant ses années formatives ne provenaient pas du vide, mais d'une réalité, qui parfois, s'étale au grand jour au détriment des femmes. Et voilà le drame qui s'est joué entre les deux oreilles d'un Marc Lépine frustré par son incompétence versus les femmes jusqu'à l'aboutissement de sa névrose homocidaire.

  • Chantale Boutin - Abonnée 5 décembre 2014 03 h 44

    Chere lise

    Il existe encore des hommes qui sont bons, corrects et ausi commis a la cause des femmes NON?

    • Lise Bélanger - Abonnée 5 décembre 2014 11 h 01

      Il y a toujours eu des hommes bons, généreux et il y en a beaucoup encore.
      Mais la société, toutes les sociétés du monde, ne favorisent pas ce comportement mais plutôt la violence, la suprématie de l'homme sur la femme, de façon intellectuelle et sexuelle.

      C'est de cela qu'il faut se départir et...avec la coopération des hommes bons et corrects comme vous dites.

      La femme a sa grande responsabilité dans ce processus et particulièrement dans sa façon d'éduquer ses propres garçons.

      Beaucoup de femmes occidentales et toutes les autres, donnent une importance disporportionnée à leur garçon par rapport à leur fille.

      Oui, il faut dénoncer les mauvais traitements sexuels ou autre que les hommes causent aux femmes, ç'est le premier pas.
      Le second, de prévenir et là nous ne sommes plus victimes mais bien participantes à part entière et ce en refusant d'éduquer nos garçons avec plus de considération que nos filles et ne valorisant plus la violence physique ou autre, la domination du garçon sur la fille.

  • Guy Rivest - Abonné 5 décembre 2014 06 h 19

    Oubli

    Vous semblez oublier tous les hommes (et je suis convaincu qu'ils représentent une majorité) qui respectent les femmes, qui appuient de tout coeur leur lutte, qui sont convaincus que le monde se porterait beaucoup mieux s'il était mené par elles plutôt que par ces mâles alpha arrogants et méprisants comme les Poutine et les Harper de ce monde. Il n'y a pas que les pères, les frères ou les amoureux de ces quatorze femmes qui aient été bouleversés par ce massacre. Il émane de votre texte une généralisation qui me désole en ce qui a trait aux hommes.

    • Paul Gagnon - Inscrit 5 décembre 2014 09 h 57

      Tout le monde semble oublier les mâles bêtas...

      Comme ceux qui mettent Poutine et Harper dans le même panier.

      On peut bien détester maladivement Harper mais il faudrait parfois garder aux mots leur sens et leur portée, surtout dans le contexte de cette chronique où il est question d’un événement extrêmement tragique qui n’aurait jamais dû avoir lieu. À tout mettre dans le même panier, on finit par tout banaliser.

    • Johanne St-Amour - Inscrite 5 décembre 2014 11 h 23

      @M. Rivest

      Je ne compte plus les fois où certains hommes ont préféré prendre la part de tous les hommes, plutôt que de dénoncer la violence, le sexisme et la misogynie ravageuse de certains! Je ne compte plus les fois, où certains hommes ont préféré se solidariser avec la gent masculine en général plutôt que de dénoncer ceux qui allaient trop loin. Comme s'il fallait remercier bien bas les hommes qui n'utililsent pas leur domination pour contrôler des femmes!

      Lise Payette dénonce la violence envers les femmes et appellent à tous les hommes de bonne volonté de dénoncer leurs pairs!

    • Lise Bélanger - Abonnée 5 décembre 2014 20 h 19

      @ Madame St-Amour.

      Excellent commentaire, tellement juste. Je me souviens, en autre, de René Simard et René Angelil qui ne condamnait M. Cloutier que du bout des lèvres et bien obligés.

  • François Beaulé - Abonné 5 décembre 2014 06 h 30

    La violence est partout

    Dans des films de fiction, au cinéma et à la télévision. Dans les conflits et les guerres. Dans le sport, au hockey, au football américain, à la boxe et les combats «extrêmes» comme ceux auxquels a participé Georges St-Pierre, ce «héros». Dans les actes terroristes provenant de groupes organisés ou de fous isolés.

    Les actes de violence sont presque toujours causés par des hommes. Les femmes et les hommes subissent cette violence, également. La valeur «égalité» est nécessaire mais elle n'est pas suffisante.

    La tuerie de Polytechnique a fait 15 victimes. La 15e victime était un homme, le tueur s'étant suicidé. Il est donc faux de prétendre que toutes les victimes étaient des femmes.

    • Yvon Giasson - Abonné 5 décembre 2014 08 h 57

      Comment pouvez-vous appeler victime un meurtrier de la sorte?

    • François Beaulé - Abonné 5 décembre 2014 10 h 44

      De façon générale, tous les suicidés sont des victimes. Dans le cas de Marc Lépine, les 14 femmes et lui-même sont des victimes de sa folie. Il aurait fallu qu'il reste vivant pour qu'on sache peut-être ce qu'il avait dans la tête.

    • Michel Rood - Inscrit 5 décembre 2014 11 h 59

      Et c'est là que le système de justice qui tourne en rond pour beaucoup de causes fait défaut. On tourne en rond autour d'un fait établi et à la toute fin on l'acquitte.

      Les juges et les avocats font de l'argent et ça nourrit le système. On en a de beaux exemples ces temps-ci.

    • Steve Lenneville - Inscrit 5 décembre 2014 14 h 49

      Il y a aussi eu une 16eme victime qui, lui aussi était un homme!! Un des hommes qui est sorti de la classe et qui n'a plus été capable de vivre avec la culpabilité de n'avoir rien fait pour empecher cette tragédie!! Il ne faudrait pas l'oublier, encore une fois!!

    • Cyril Dionne - Abonné 5 décembre 2014 19 h 23

      Ce que vous décrivez M. Beaulé, quant vous parlez des hockeyeurs, des footballeurs, boxeurs et autres Cro-Magnon de ce genre, ce sont des gens, qui, majeurs et vaccinés et en toute connaissance de cause, ont décidé de se prêter à ces jeux et spectacles qui nous rappellent les arènes romaines pour des gains monétaires. Et on doit assumer que ceux-ci ne coupaient pas des atomes en deux à l'école. Ce n'est certainement pas le cas des victimes de la Polytechnique.

      Nous ne pouvons pas excuser Marc Lépine, auteur de ce crime horrible, qui, probablement avait déjà décidé de se donner la mort à la fin de son périple sanguinaire. Ce qui serait intéressant par contre, est de chercher les causes principales qui ont porté cet homme à commettre ce crime horrible afin que des drames comme celui-là ne se reproduisent pas. Malheureusement, il a été étiqueté comme fou pour justement outrepasser les véritables raisons qui ont poussé ce jeune homme à commettre l'irréparable.

      Et non, il n'était pas une victime dans le pur sens du terme, mais plutôt quelqu'un qui a décidé d'assouvir sa vengeance sur des êtres innocents pour ensuite se donner la mort.

  • Esther Ross - Abonnée 5 décembre 2014 07 h 37

    Tueur victime? Je ne crois pas.

    L'auteur du carnage ne peut être qualifié de victime du fait qu'il s'est suicidé. C'est plutôt la preuve qu'il était conscient de l'horreur de ses gestes.

    • Nicole Moreau - Inscrite 5 décembre 2014 09 h 53

      bien d'accord avec vous madame Ross, les victimes de Poly n'ont pas décidé ou accepté de mourir ce jour du 6 décembre 1989, Marc Lépine a décidé de se suicider, est-il une victime de Poly, certainement pas