Le grand 4

Le capitaine du Canadien, Jean Béliveau, tenant la coupe Stanley remportée le 18 mai 1971 contre les Black Hawks, à Chicago. Ce fut la 10e et dernière du légendaire joueur.
Photo: Associated Press Le capitaine du Canadien, Jean Béliveau, tenant la coupe Stanley remportée le 18 mai 1971 contre les Black Hawks, à Chicago. Ce fut la 10e et dernière du légendaire joueur.

Sur la patinoire raboteuse de notre enfance, ils étaient bien peu nombreux ceux qui osaient se prendre pour Jean Béliveau : la tâche se révélait simplement trop lourde. D’un, il était beaucoup trop grand ; on avait l’impression que même dans la vénérable Ligue nationale de nos rêves, il dépassait tous les autres d’une bonne tête. De deux, il était toujours, jusque dans le plus brûlant des feux de l’action, impeccablement coiffé, ce qui, dans le contexte passablement hirsute de la fin des années 1960, relevait du tour de force qui nous était inaccessible. De trois, il y avait cette grâce qui faisait croire à tort que tout était facile pour lui. Les images tournaient en boucle dans notre esprit : il entrait sur le flanc droit, contournait le défenseur en l’écartant du bras gauche et en contrôlant la rondelle d’une seule main et à l’aide de sa longue portée, il déjouait le gardien étendu et impuissant.

On aurait dit de Jean Béliveau qu’il évoluait constamment au ralenti, ce que nous ne pouvions faire faute de ruban magnétoscopique, comme ils disaient à la télé. C’était peut-être parce qu’on le voyait souvent en format faits saillants, dont l’aspect dramatique était accentué par la lenteur. L’aisance qu’il déployait lui avait d’ailleurs, on l’oublie, valu son quota de critiques en milieu de carrière : après que la première grande dynastie du Canadien se fut tue au tournant des années 1960, il s’est trouvé une certaine presse pour reprocher au successeur du grand Maurice Richard au poste de capitaine de manquer d’ardeur, d’intensité, de détermination au jeu. Dans son autobiographie publiée en 2005, Ma vie bleu-blanc-rouge, il revenait d’ailleurs sur le sujet, disant trouver ces reproches injustes et les associant à la féroce concurrence entre les médias qui grossissent des histoires largement imaginaires pour vendre de la copie.

Jean Béliveau en imposait. Il avait d’abord dû gagner ses épaulettes, ainsi qu’en témoigne par exemple sa récolte de 143 minutes de punition en 1955-1956 — une chance qu’il avait bon caractère, sinon ç’aurait pu être très laid à une époque brutale où les durs faisaient la loi —, mais une fois sa place faite, on ne lui toucherait plus guère. De toute manière, sa seule stature constituait un puissant élément dissuasif. Il y a quelques années, Bobby Hull, qui s’y connaît en la matière, a probablement le mieux résumé la situation. On ne vissait pas l’énorme numéro 4 dans la bande, disait-il, « avec lui, c’était presque “ excusez-moi, M. Béliveau, mais je vais tenter de vous enlever la rondelle ”…» Ce qui n’était pas précisément une mince affaire.

Il en imposait, mais tout en douceur une fois que le Gros Bill avait attaché ses patins et était devenu simplement monsieur Béliveau. Jacques Demers a eu le mot exact : il était présent, il était là. Quand vous lui parliez, il vous écoutait. On l’a dit jusqu’à plus soif et ce n’est pas parce qu’il est de coutume de parler en bien des gens qui viennent de mourir, il était la classe faite homme, la courtoisie, l’affabilité, la droiture. Mais au-delà de tout ça, il était présent. Quand vous ne vous trouviez pas trop loin de lui, vous ne pouviez pas ne pas le savoir, même s’il ne disait rien.

Il était aussi l’un des fantômes du Forum, et même fantôme en chef depuis le décès de Maurice Richard. Ces joueurs d’un autre âge qui se chargeaient d’intervenir de manière surnaturelle pour permettre au Canadien de se sauver in extremis avec les honneurs de la Coupe Stanley. Eux savaient comment procéder, à commencer par Béliveau qui possédait une bague pour chaque doigt. Sérieusement, quand nous étions ti-culs, nous croyions qu’il y avait un règlement stipulant qu’à la fin de chaque saison, peu importe quelle équipe remportait le championnat, c’était Jean Béliveau qui soulevait le trophée. Cela arrivait tellement tout le temps et aucun autre club ne gagnait la Stanley à part Toronto en 1967, un accident de l’histoire.

Et puis, question de règlements, Jean Béliveau a pratiquement à lui seul provoqué un changement important dans la LNH. C’est lui qui, le 5 novembre 1955, inscrivit trois buts en 44 secondes en supériorité numérique contre Terry Sawchuk et les Bruins de Boston. L’attaque massive du Canadien du moment faisait tellement peur qu’on déciderait quelque temps plus tard que dorénavant, un joueur puni sortirait du banc dès que l’adversaire marquerait un but.

Un amoncellement de souvenirs, jusqu’à ce 500e but si typique en 1971 contre les North Stars du Minnesota. Jean Béliveau était peut-être le capitaine du Canadien, mais il était aussi le capitaine du hockey.

Le décès de Jean Béliveau, gagnant de 10 Coupes Stanley et ambassadeur par excellence du Canadien de Montréal, a eu des échos tout autour du globe, notamment aux États-Unis, en Belgique, en Allemagne, en Russie et en Afrique du Sud. Le New York Times, le Los Angeles Times, le Boston Globe et le Washington Post ont rappelé la grande agilité de M. Béliveau, qui a fait de lui un « excellent marqueur », ainsi que la « grâce » et la « force » de son coup de patin. Ces quotidiens n’ont pas manqué de mentionner que son physique de « géant » pour l’époque — du haut de ses six pieds trois pouces — a marqué les esprits des amateurs de hockey. Dans le Guardian, quotidien anglais, on répète plusieurs fois le surnom de l’ex-joueur, « le Gros Bill », en rappelant ses « performances exceptionnelles ». Des médias français comme Le Monde, Le Figaro, France 24 et Le Parisien ont tous relayé la nouvelle. Ailleurs dans le monde, le Zee News India, Yahoo Australie, 33 Live de la Russie, le Citizen d’Afrique du Sud et le New Zealand Herald ont eux aussi tenu à faire un survol du parcours de la légende du hockey.

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Jean Béliveau, de New York à Johannesburg

Le décès de Jean Béliveau, gagnant de 10 coupes Stanley et ambassadeur par excellence du Canadien de Montréal, a eu des échos tout autour du globe, notamment aux États-Unis, en Belgique, en Allemagne, en Russie et en Afrique du Sud. Le New York Times, le Los Angeles Times, le Boston Globe et le Washington Post ont rappelé la grande agilité de M. Béliveau, qui a fait de lui un « excellent marqueur », ainsi que la « grâce » et la « force » de son coup de patin. Ces quotidiens n’ont pas manqué de mentionner que son physique de « géant » pour l’époque — du haut de ses six pieds trois pouces — a marqué les esprits des amateurs de hockey. Dans le Guardian, quotidien anglais, on répète plusieurs fois le surnom de l’ex-joueur, « le Gros Bill », en rappelant ses « performances exceptionnelles ». Des médias français comme Le Monde, Le Figaro, France 24 et Le Parisien ont tous relayé la nouvelle. Ailleurs dans le monde, le Zee News India, Yahoo Australie, 33 Live de la Russie, le Citizen d’Afrique du Sud et le New Zealand Herald ont eux aussi tenu à faire un survol du parcours de la légende du hockey.  Laura Pelletier
1 commentaire
  • Renée Champagne - Abonnée 4 décembre 2014 03 h 11

    Renommer le Centre Bell

    Et pourquoi pas le CENTRE-JEAN-BELL'IVEAU ???

    Puisqu'on ne peut plus appeler le nouveau pont de M. LeBel : le PONT JEAN-BÉLIVEAU...