Les porteurs de pétrole

Il faut toujours faire attention aux mots qu’on utilise à l’étranger. Si, à des degrés divers, tous les Québécois ou presque se considèrent comme nationalistes, l’expression demeure hautement suspecte en Europe.

Le premier ministre de l’Alberta, Jim Prentice, pensait sans doute bien faire en expliquant mardi à Québec que le projet d’oléoduc Énergie Est était d’autant plus important qu’il s’inscrivait dans une perspective de « nation building » et qu’il serait encore « plus fort » si un port était construit sur les rives du Saint-Laurent.

De toute évidence, M. Prentice ne pensait pas à la construction de la nation québécoise. Il n’était pas davantage conscient que le nation building canadien est généralement perçu ici comme la négation de la spécificité du Québec, à moins que celle-ci ne se limite au folklore.

C’est précisément pour faire obstacle à cette tentative d’uniformisation from coast to coast qu’ont jadis été créées des institutions comme le Régime des rentes ou la Caisse de dépôt et que le Québec continue à s’opposer à la création d’une commission des valeurs mobilières pancanadienne.

Si la préservation des bélugas constitue déjà une excellente raison de refuser la construction d’un port pétrolier à Cacouna, les propos de M. Prentice laissent également perplexes quant à l’intérêt politique qu’aurait le Québec à s’associer à l’ensemble d’un projet qui le lierait aussi étroitement aux intérêts financiers et pétroliers de l’ouest du Canada, surtout que les avantages économiques qu’il en retirerait sont loin d’être évidents par rapport aux risques pour l’environnement.

 

Présent à ses côtés, le premier ministre Philippe Couillard n’a pas paru le moindrement troublé par les propos de son homologue albertain. Sur le fond, il partage les vues de M. Prentice, malgré les conditions qu’il a posées à TransCanada. Puisque les Québécois sont aussi des Canadiens, « il faut qu’on participe à l’économie canadienne », a-t-il déclaré récemment.

Si M. Couillard paraissait aussi heureux de l’avis de Pêches et Océans Canada sur les bélugas, c’est que le déménagement du port projeté à un autre endroit lui permettrait de soutenir qu’il a protégé l’environnement, ce que la Cour supérieure avait sévèrement reproché à son gouvernement d’avoir négligé.

Le ministre des Finances du Canada, Joe Oliver, a aussi fait pression, expliquant que « les conséquences de ne pas faire [l’oléoduc] seraient très pénibles pour l’économie et les Canadiens ». Il a cru nécessaire d’ajouter que le Québec allait bénéficier cette année de transferts fédéraux totalisant 19,6 milliards, comme si les deux dossiers devaient être liés.

M. Couillard épouse d’ailleurs la même dialectique qu’Ottawa dans son plaidoyer pour le projet, quand il répète à qui veut l’entendre que le gouvernement fédéral dépense au Québec 16 milliards de plus que ce qu’il y collecte en taxes et impôts et qu’une grande partie de cette richesse provient de l’exploitation des hydrocarbures de l’Ouest.

 

Lors du lancement de sa campagne pour la direction du Parti québécois, dimanche dernier à Saint-Jérôme, Pierre Karl Péladeau a vivement reproché au premier ministre sa docilité dans ce dossier. « Philippe Couillard semble croire que le Québec doit consentir à l’oléoduc sans rien dire, en guise de remerciements pour la péréquation canadienne. Je m’oppose à cette mentalité de porteur d’eau, fier de l’être et incapable de s’affirmer par lui-même », a-t-il lancé.

La péréquation existait bien avant qu’on ne commence à extraire du pétrole des sables bitumineux et elle est garantie par la Constitution, mais M. Couillard voit peut-être au projet de TransCanada d’autres avantages qui lui paraissent justifier de nous transformer en porteurs de pétrole.

Même s’il ne semble plus manifester le même empressement à faire coïncider le retour du Québec dans le giron constitutionnel canadien avec le 150e anniversaire de l’Acte de l’Amérique du Nord britannique, en 2017, il n’a pas renoncé pour autant à une réforme de la fédération canadienne.

Pour réactiver un dossier qui suscite encore moins d’enthousiasme au Canada anglais qu’au Québec, il aura cependant besoin d’alliés. Donner le feu vert au projet de TransCanada n’est sans doute pas une garantie que l’Alberta accepterait de relancer les discussions constitutionnelles, mais y faire échec serait certainement le meilleur moyen de l’indisposer.

Cela vaut aussi pour la Saskatchewan, dont l’Assemblée législative a adopté la semaine dernière une motion demandant au Québec — et à l’Ontario — d’assouplir des conditions que son premier ministre, Brad Wall, a qualifiées de « barrières inutiles » à un projet dont il a souligné lui aussi l’« aspect national ».

Sans parler de Stephen Harper, albertain jusqu’à la moelle, dont la vision du Canada est indissociable du pétrole. Même si son intérêt pour la Constitution est très limité, il est néanmoins perçu à Québec comme supérieur à celui de Justin Trudeau.

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