Desseins d’architectes

Il y a les lieux réels, comme ces six « cathédrales culturelles », dont la Philharmonie de Berlin et l’Opéra d’Oslo, filmés en 3D par Wim Wenders et consorts, qui occuperont le Centre PHI dans la semaine qui vient. Mais pour chaque temple érigé, combien sont restés couchés sur papier, à l’état de fous projets ?

Compagnon livresque d’une exposition récemment présentée à Nantes, elle-même saillie publique d’un vaste projet de recherche universitaire, le volume Théâtres en utopie vient de paraître chez Actes Sud sous la direction de l’architecte Yann Rocher. Soutenu par de nombreux collaborateurs, ce spécialiste de l’acoustique a catalogué plus d’un siècle de théâtres imaginés afin de proposer une « histoire parallèle d’architecture », ballade érudite dans les coulisses des possibles.

Propositions refusées à tel ou tel concours, ambitieux travaux de futurs diplômés appelés à faire leur marque autrement, embryons n’ayant pas dépassé le stade de l’article ou du traité : les cas de figure sont nombreux. Rocher en a distribué 90 sur une quinzaine de chapitres s’articulant par pays et par période. Certains résistent à toute classification, comme ce paradisiaque Opéra de Bagdad, entre jardin d’Éden et conte des Mille et une nuits, proposé en 1957 par un Frank Lloyd Wright au crépuscule de sa vie.

Avouons un sourcillement à la lecture de l’avant-propos que signe le professeur de scénographie Marcel Freydefont, qui inscrit toutes ces esquisses à l’enseigne du rêve et de l’enfance. C’est nourrir une vision plutôt bucolique du geste créateur, alors que l’ouvrage lui-même propose toutes sortes de déclinaisons d’un gigantisme parfois assourdissant d’orgueil ou, pire encore, porteur de fantasmes totalitaires dont l’édifice théâtral serait le porte-voix. Parmi les extrapolations futuristes de l’Italie mussolinienne et certains « forums géants » soviétiques de l’entre-deux-guerres, on distingue des lignes, des courbes et des volumes qui font légèrement frémir d’angoisse.

Cela dit, l’objectif avoué de Rocher est de mettre en lumière les liens étroits unissant conception technique et visées artistiques, proximité qui s’incarne la plupart du temps par le dialogue entre l’architecte et le metteur en scène ou le compositeur.

Aux visions de réformateurs scéniques comme Max Reinhardt ou Erwin Piscator répondent respectivement l’immense arène d’Hermann Dernburg et la synthèse fonctionnaliste de Walter Gropius, maître d’oeuvre du Bauhaus.

L’ouvrage est également traversé par un souci généalogique, qui permet par exemple de faire remonter l’évolution d’obsessions comme le « tout mécanique » et la « juste proportion » jusqu’aux précurseurs de l’Antiquité, comme Curion et Vitruve. Toujours par souci de filiation, on tente également de traquer les traces de ces projets avortés dans le tissu de réalisations ultérieures, tel un appel à arpenter ce grand cahier de croquis comme un réservoir à idées et non comme un cimetière.

Quelques exemples isolés permettent finalement de considérer l’architecture théâtrale comme possible instance de contre-pouvoir, par exemple lorsque le projet s’articule autour d’une critique des discours culturels ou politiques ambiants. En ce sens, les « Théâtres impossibles » signés à la fin des années 60 par les Florentins du groupe Archizoom, notamment concepteurs d’un Théâtre de rencontre idéologique avec fosse murée, d’un Théâtre secret en milieu domestique, ainsi que d’un Théâtre de la forme préméditée, m’apparaissent encore aujourd’hui d’une criante actualité.

 

Les immenses cathédrales culturelles, très peu pour lui. Il faut plutôt se remémorer une toute petite synagogue remise en état dans laquelle l’ancien Compagnon de la chanson, gueulard de première force, aura fait entendre L’osstidcho et Marie-Lou et le Grand Cirque et tant d’autres. Ou encore un camion-théâtre chargé de masques, de galipettes et d’acteurs et actrices apprenant leur métier dans les parcs de Montréal, pour le plus grand plaisir de jeunes spectateurs en formation. À chacun ses chapelles. Salut, Monsieur Buissonneau.

Théâtres en utopie

Yann Rocher, Actes Sud, Arles, 2014, 336 pages