Tout roule

Tandis que la neige s’empare des rues, une mauvaise nouvelle tombe : l’été revenu, les vélos en libre-service, les bixis, rouleront encore au coeur de Montréal. Et cela, pendant les cinq prochaines années. Oui, une mauvaise nouvelle.

N’a-t-on pas assez répété partout à quel point ce mode de transport alternatif constitue un gouffre depuis ses débuts, en 2009 ? Cette grande roue du désastre financier continue pourtant de tourner. En 2014, Montréal a encore versé dans ce trou noir 4,3 millions.

Pour la saison 2014, ces engins lourds comme un char d’assaut auront cumulé 3,2 millions de déplacements légers dans nos rues minées. En gros, c’est dire qu’une subvention de 1,34 $ a été consentie pour chaque trajet, sans compter les charges supplémentaires.

Trop de citoyens profitent désormais de pareilles largesses publiques. D’autant que celui-ci, comme on doit l’admettre, n’est pas efficace. Comment peut-on parler d’efficacité alors que le bixi n’a jamais été rentable depuis ses débuts, en 2009 ? Voici pourtant que la Ville de Montréal annonce qu’elle va dépenser encore 2,96 millions par année afin de soutenir l’usage de ces engins urbains.

Devant le poids accablant des faits, il faut bien en convenir : les gens sont devenus dépendants de ce système lourdement subventionné, dont ils tirent des bénéfices à leur seul avantage, ce qui les encourage, comme de raison, à pédaler de plus en plus loin et à aggraver ainsi les problèmes que cause l’étalement urbain, sans parler de la congestion routière que favorise l’utilisation du vélo en ville, surtout aux heures de pointe.

Quel amoureux des chiffres le moindrement sérieux soutiendrait que cette affaire de bixis est un exemple à suivre, alors que celui de l’utilisation de l’automobile dans nos villes offre un bilan nettement plus reluisant ? Aussi ai-je écouté et lu avec attention les points de vue des opposants aux vélos collectifs, qui les considèrent tous plus ou moins comme un programme de procrastination assisté. Voilà bien « un autre mirage pour laisser croire que Montréal jouit d’une stature internationale », résumait la semaine dernière un chroniqueur d’une feuille qui s’intitule — ironiquement, sans doute — La Métropole.

Jean Lapierre, l’ancien ministre des Transports devenu colporteur de nouvelles, rage de son côté depuis des années à ce propos. Voilà un mode de transport qui coûte trop cher par personne, claironne-t-il. Sans compter qu’« il y a tellement de supports à bixis, a-t-il déjà dit à la radio, qu’il n’y a plus de place » pour les autos. En toute logique, il clame donc que « c’est toujours ben pas aux contribuables montréalais à supporter ça ». Bien entendu, un cycliste ne paye jamais de taxes et l’automobiliste, lui au moins, assume l’ensemble des frais de ses déplacements. Chacun peut le vérifier, ne serait-ce qu’en considérant le cas du futur pont Samuel-de-Champlain, dont les coûts de construction sont à eux seuls estimés à cinq milliards de huards.

Parce qu’il augmente la mobilité des gens les plus pauvres, qu’il fait diminuer le nombre de morts sur les routes, qu’il prend moins de place que la voiture, qu’il favorise les achats de proximité et qu’il ne pollue pas, je suis d’avis, comme nombre d’entre vous, que nous aurions dû condamner le bixi et, tant qu’à faire, le vélo. Le gouvernement de Philippe Couillard, lui, l’a bien compris.

Devant la nécessité d’éradiquer l’aide sociale consentie à ce transport inutilement dispendieux, le gouvernement libéral fonce tête baissée à l’assaut des vélos et donne l’exemple d’une société saine et bien gérée. Il vient d’amputer à la va-vite le moignon de budget accordé jusqu’ici pour l’entretien de la Route verte, ce fragile réseau cyclable de 5358 kilomètres. D’un coup, les 2,8 millions qui permettaient de maintenir le réseau se sont volatilisés.

Le budget du ministère des Transports pour 2014-2015 est de plus de 5,5 milliards de dollars. De cette montagne, 635 millions, soit environ 11 %, sont alloués directement au transport en commun. De cette portion, le programme consacré au vélo, baptisé Véloce II, comptait bon an mal an, depuis quelques années, sur un budget famélique d’environ 11 millions. En clair, c’est dire que moins de deux millièmes des fonds du ministère des Transports étaient jusqu’ici consacrés au soutien et à la promotion des déplacements à vélo. Mais, désormais, ce sera d’un niveau plus infinitésimal encore. Normal, puisqu’on voit grand dans ce gouvernement.

Ces 11 millions consacrés auparavant au vélo n’avaient d’existence réelle que dans la mesure où les municipalités acceptaient de consacrer de leur poche des sommes équivalant à celles qui leur étaient accordées. En clair, cela signifiait que l’usage du vélo n’était subventionné qu’à condition que les localités le soutiennent elles aussi. Dans l’univers des transports collectifs, l’État demande souvent des participations municipales : c’est du donnant-donnant. Pour les routes et les autoroutes, c’est tout autre chose. Dans les espaces infinis où règne le moteur à explosion, tout roule ou presque aux seuls frais de l’État.

En cette période d’austérité autoproclamée, il est sans doute normal, en conséquence, que le ministre des transports, Robert Poëti, consacre si joyeusement 600 millions à la transformation, entre Laval et Bois-des-Filion, d’une petite portion de route existante en autoroute. Pour ces travaux de moins de 10 km, on allongera 600 millions. Heureusement, bien sûr, à Québec on songe surtout à couper du côté des vélos, ces moyens de transport chez nous beaucoup trop subventionnés.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

12 commentaires
  • David Sanschagrin - Abonné 1 décembre 2014 05 h 45

    Les bienfaits économique d'une crise environnementale

    Dans votre article M. Nadeau vous oubliez les retombées économiques évidentes du réchauffement climatique. Quand il y a des pots cassés, comme l'économie européenne post-Deuxième Guerre mondiale, l'économie connaît un boom. Nous serons alors riches et pourrons nous payer les services publics dont nous n'avons apparemment pas les moyens actuellement. Détruire pour mieux croître est la maxime préférée du capitalisme... c'est pourquoi il haut hâter les préparatifs pour rendre habitable la planète Mars, peut-être en commençant tout de suite à y bâtir des routes?

  • François Beaulé - Abonné 1 décembre 2014 07 h 25

    Très bon plaidoyer pour le vélo

    Il reste que l'utilisation du Bixi ne représente qu'une infime part du transport par vélo à Montréal. Il serait préférable de développer le stationnement pour les vélos privés et de mieux renseigner leurs utilisateurs sur l'usage de bons cadenas pour réduire les vols de vélos.

  • Jacques Morissette - Inscrit 1 décembre 2014 09 h 03

    Le monde comme volonté et comme représentation. (Schopenhauer)

    Je n'ai pas trouvé facile de vous suivre. Ce genre de coupure que le gouvernement va faire, c'est du mépris envers tous ceux qui font du vélo, soit pour le plaisir soit par obligation. Ce n'est pas tout, est-ce une rumeur? Il semble qu'ils vont baisser le prix du renouvellement des permis de conduire et peut-être aussi, à la rigueur, le prix des enregistrements des voitures. Au moins, ça permet de comprendre, s'il y a aliénation quelque part, de quel côté le gouvernement penche. C'est vraiment très réducteur, cette façon de voir!

  • Jean Richard - Abonné 1 décembre 2014 10 h 01

    On aurait pu imiter Madrid

    BiciMAD, ça vous dit quelque chose ? C'est un système de vélo en libre service déployé dans la capitale et métropole espagnole il y a quelques mois. Ça ressemble un peu à Bixi, mais il y a une différence de taille : les vélos offerts sont à assistance électrique – un moteur électrique double l'effort que vous y mettez. Aide-toi et le moteur électrique t'aidera...

    Pourquoi parler de BiciMAD et de vélos à assistance électrique ? Parce qu'en pleine période d'austérité programmée, alors qu'on se fait dire qu'il n'y a plus d'argent pour les écoles, plus d'argent pour les transports en commun, plus d'argent pour la route verte, on a, sans tambours ni trompettes, reconduit pour deux ans un hyper-généreux programme de subvention à l'industrie étrangère de l'automobile, à celle de la batterie au lithium et enfin, à l'étalement urbain. Le programme de subvention à l'achat d'une bagnole électrique va verser à ceux et celles qui achètent une de ces mythiques bagnoles, vendues 10 k$ de plus qu'une voiture conventionnelle, 8000 $ pour la voiture elle-même, 1000 $ pour faire installer une prise de courant et un congé de taxes routières pouvant représenter plusieurs centaines de dollars par année.

    On peut présumer que si Bixi avait choisi le vélo à assistance électrique, il aurait peut-être eu droit à la grande générosité de Québec (la province). Après tout, ces vélos ont, comme les Ford, les Chevrolet ou les Nissan rechargeables, un moteur électrique, une coûteuse batterie au lithium, et même mieux, la plupart sont équipés d'un moteur-roue, le fétiche de certains.

    Hélas, électrique ou non, le vélo n'est pas dans la mire du gouvernement du Québec. Avec 8000 $, on peut en acheter 4 ou 5, rechargeables à partir de la même prise électrique que votre grille-pain ou votre rasoir. Même que contrairement aux voitures, il pourrait, comme les vélos Bixi, être en partie construit au Québec et non en Asie.

    • Marc Davignon - Abonné 1 décembre 2014 11 h 56

      Ha! Madrid, avec la chaleur ... Faudrait faire aussi comme eux.

  • Jean-Pierre Bédard - Inscrit 1 décembre 2014 10 h 27

    Inconscience

    Lors d'une participation à une émission de la radio de R.-C. samedi dernier, on a vu que Robert Poëti se chauffait d'un bois ayant à peu près la même consistance que celle de sa conscience sociale et qu'il était doué pour brandir un écran de fumée. Déplorable ! Même un perroquet aurait sans doute réussi à répondre correctement à au moins une question...