Francofunny

Faut-il parler de la francophilie ou de la francofunny ? La drolatique Organisation internationale de la Francophonie (OIF) compte maintenant trois nouveaux membres observateurs : le Mexique, le Costa Rica et le Kosovo.

Les deux premiers peuvent revendiquer des villégiateurs québécois parlant quelque chose comme « la langue de Molière ». Viva los Tabarnacos !

Mais le Kosovo ? Plusieurs membres de l’OIF ne le reconnaissent même pas comme État.

Pas besoin de relire Camus pour savoir que l’absurde ne tue pas, au contraire. L’OIF a depuis longtemps des allures de joyeuse maison de fous.

Le Qatar est un de ses 57 pays membres sur la base du un pour cent de sa population francophone. Laquelle, d’ailleurs ? La petite portion oisive, alliée des coopérants occidentaux, qui exploite en arabe ou en anglais la grande masse prolétaire du tiers-monde ?

Par contre, l’Algérie ne veut rien savoir de la société des nations plus ou moins francophones, alors que la moitié de sa population parle le français. Les rapports coloniaux et postcoloniaux expliquent ceci et cela.

Ces incongruités découlent des mutations de la grande patente. Au départ, en 1970, les 21 États membres, plutôt francophones, avaient formé l’Agence de coopération culturelle et technique, incarnée alors dans la personne de l’écrivain-président sénégalais Léopold Sédar Senghor. Le glissement du culturel et des communications vers le politique et maintenant vers l’économique s’est progressivement accentué avec les sommets des chefs d’État (le premier remonte à 1986) et la désignation d’un secrétaire général (1997), comme à l’ONU. D’ailleurs, le premier désigné, l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali, venait de la tête des Nations unies.

Les mandats de M. Diouf ont parachevé le glissement et l’élargissement.

« Il est raisonnable de penser que le successeur d’Abdou Diouf lui en voudra un jour de lui avoir légué une Francophonie boiteuse », notait ce week-end le site de Radio-France internationale. Boiteuse en ce sens qu’elle trottine plus sur sa patte politique que culturelle.

Ce successeur, c’est donc la Québécoise Michaëlle Jean. Elle vient des télécommunications et elle aura donc fort à faire pour rééquilibrer le pas vers les échanges scientifiques, médiatiques ou pédagogiques.

Les reportages diffusés autour du sommet de Dakar ont permis de comprendre sur le terrain l’ampleur de la tâche. La collègue Lisa-Marie Gervais rappelait, dans Le Devoir samedi, que la tendance est à la revalorisation de la culture et des langues locales.

Avant de partir pour Dakar, alors que l’Université de Montréal organisait une conférence internationale sur l’avenir des médias francophones, elle avait interrogé le Québécois Clément Duhaime, administrateur de l’OIF. Il expliquait franchement que le français perd aussi du terrain dans le Web, où il risque de devenir une simple langue de traduction plutôt que de création.

« Pourquoi n’y a-t-il pas de moteur de recherche francophone ?, répétait-il. De Netflix francophone ? Nous avons des chances de rebondir si nous prenons conscience de ce risque et si les grands médias savent passer des alliances. »

Parlons-en. Les rapports officiels et les médias nous engluent d’optimisme avec leurs statistiques bidons nous disant que 275 millions de personnes parlent le français dans le monde et qu’elles seront bientôt, quoi, trois quarts de milliard grâce à l’Afrique ? Allons donc.

La pauvreté des infrastructures scolaires, voire leur absence, ne permet pas de transmettre la connaissance de langues étrangères, surtout aux jeunes filles. La maîtrise du français ne concerne qu’une élite administrative, économique et culturelle de plus en plus attirée par l’anglais ou tout simplement par les langues nationales.

En plus, en gros, on va se le dire franchement, l’Afrique, médiatiquement, on s’en fout. Aucun média canadien n’a un correspondant en poste en Afrique, au sein de cet avenir radieux de la langue française. Radio-Canada a restructuré ses bureaux étrangers au tournant de la décennie. Sa correspondante spécialisée, l’excellente Sophie Langlois, couvre l’Afrique de Montréal mais aussi en se rendant là où l’exige l’actualité, surtout pour témoigner des crises, en fait, comme l’épidémie de fièvre Ebola.

Pour le reste, c’est le néant, ou presque. Les informations internationales forment le secteur le plus pauvre des médias québécois et l’Afrique, peu importe sa langue, n’existe à peu près pas dans cette couverture de misère. Seules les tragédies déclenchent un peu d’intérêt : l’enlèvement des lycéennes de Chibok au Nigeria, une guerre au Mali… Ce recoin du monde est réduit à une terre de Caïn.

Parlons encore plus vrai. Supposons que vous êtes un Africain cultivé et friqué aujourd’hui, mettons de langue wolof et de confession musulmane. Une fois sa langue maternelle maîtrisée, une fois l’arabe appris, vous souhaiteriez que votre enfant apprenne le français, ou l’espagnol du Mexique et du Costa Rica, ou l’anglais pour se connecter avec le vaste monde ? Heureusement, Michaëlle Jean parle les trois. Ça lui facilitera le travail dans sa nouvelle maison…

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

12 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 1 décembre 2014 04 h 20

    Une autre langue aussi...

    Pardon Monsieur Baillargeon, mais dans votre article, vous oubliez de dire que Madame Michaëlle Jean parle surtout la plus puissante langue du monde : la langue de l'argent maître...
    Celle qui oeuvre de manière vaillante et payante à briser les solidarités humaines pour imposer sa propre règle : la loi du plus fort.
    Et
    Merci de m'avoir lu.

  • Sylvain Auclair - Abonné 1 décembre 2014 07 h 32

    À quand le Royaume-Uni?

    On y parle sans doute davantage français qu'au Kosovo ou qu'au Mexique...

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 1 décembre 2014 07 h 46

    Valorisation des langues et cultures locales

    Un peu d'ironie : va-t-on se mettre à dénoncer la valorisation des langues et cultures locales dans le monde comme étant la manifestation d'une obsession identitaire, comme tant de "Québécophobes" dénonce la valorisation de la langue et culture québécoise? Je m'inquiète beaucoup des effets dévastateurs de la politique du multiculturalisme au Canada, alors que partout dans le monde on constate une forte recrudescence du nationalisme et de l'identité ethnoculturelle. Cela étant dit, cette organisation "internationale" de la francophonie n'est qu'un club des élites de pays où la vaste majorité se préoccupe plus de manger que d'apprendre une langue étrangère.

  • François Dugal - Inscrit 1 décembre 2014 08 h 27

    Proverbe chinois

    "Les voies de la diplomatie sont parfois insondables." - Lao-Tseu

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 décembre 2014 09 h 11

    La guerre des clans ...

    ...voilà ce que je rerouve dans le Devoir aujourd'hui avec ce papier de M.
    Baillargeon...
    J'aurais préféré que l'on mette de côté... ces différences d'opinions, ces relents
    de frustrations... et qu'on essaie de trouver une juste parole pour le bien-être de notre langue...la langue française.
    Ce n'est pas par la dérision ou le mépris,que je lis dans le texte ci-haut, que vous ferez avancer ce débat... et ce combat de tous les jours.
    Vivre la francophonie, c'est un objectif de tous les jours.