Quand la Russie sauve le Noël de Paris

Le 22 novembre, le cardinal André Vingt-Trois était présent à l’inauguration du sapin devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, sapin qui a été offert par la Russie dans un geste diplomatique et politique.
Photo: Stéphane de Sakutin Agence France-Presse Le 22 novembre, le cardinal André Vingt-Trois était présent à l’inauguration du sapin devant la cathédrale Notre-Dame de Paris, sapin qui a été offert par la Russie dans un geste diplomatique et politique.

Au milieu de la crise en Ukraine et des sanctions contre la Russie, Moscou a lancé une offensive diplomatique en France. Répondant à un appel lancé à l’approche de Noël par le cardinal André Vingt-Trois, les Russes ont fait parvenir d’urgence à Paris un gigantesque sapin de 25 mètres, fraîchement coupé, qui illumine le parvis de la célèbre cathédrale. Dans la presse française, une manchette y voit un sauvetage spectaculaire : « Moscou sauve Notre-Dame de Paris d’un Noël sans sapin ».

À l’inauguration du sapin, le 22 novembre, en présence du cardinal Vingt-Trois, l’ambassadeur de la Fédération de Russie, Alexandre Orlov, cité par le Courrier de Russie, n’a pas caché la signification politique de l’événement. « Nous voulons montrer par ce geste que, malgré les efforts entrepris pour isoler la Russie, État qui fait l’objet de sanctions, l’amitié entre nos deux pays est si forte et si profonde qu’aucun jeu politique ne peut la détruire. »

« Ce partenariat entre la cathédrale parisienne et la Russie », note toutefois La Croix, a « suscité des critiques », en raison des tensions à propos de l’Ukraine et de la vente par la France de navires de guerre à la Russie. Mais c’est l’Église parisienne qui, faute d’argent, en a pris l’initiative. L’archevêque Vingt-Trois a fait appel à des « ambassades amies », explique un porte-parole de la cathédrale. La République tchèque a répondu positivement, mais seuls les Russes offraient un sapin dans « des délais aussi courts ».

À Notre-Dame, on explique cet appel par le coût, devenu inabordable, du sapin de Noël. Depuis maintenant 12 ans qu’il illumine le parvis de la cathédrale, les dons des paroissiens et des commerçants parisiens ne suffisent plus à assurer son financement. Le gouvernement moscovite a payé l’arbre et son transport (25 000 euros), et la cathédrale, l’installation (40 000 euros), ouvrage devant être « particulièrement solide », explique le recteur, Mgr Patrick Jacquin.

« J’ai eu l’idée, dit-il, de faire comme à la place Saint-Pierre, à Rome, où le sapin est offert chaque année par un pays différent. » Le recteur est même en pourparlers avec l’ambassade de l’Ukraine, rapporte Clémence Houdaille, journaliste à Bayard Presse. « Ceux qui ne sont pas contents, ajoute-t-il, et qui veulent payer le sapin de l’année prochaine, je leur tends les bras. » Mgr Jacquin n’aura pas de mal à trouver un mécène. Selon le porte-parole de l’ambassade de la Russie, Serge Parinov, Moscou est prêt à payer le sapin à l’avenir.

Igor Tkatch, diplomate moscovite à Paris, a participé à « l’acheminement du sapin ». Il estime, écrit The Guardian, que c’est « un merveilleux symbole d’unité, de fraternité et de compréhension mutuelle entre peuples chrétiens ». Peuples chrétiens ? Voilà qui réjouira le pape François, qui a repris l’invitation de Benoît XVI lancée aux Européens pour retrouver leurs origines. Moscou en tout cas, après les persécutions bolchéviques, a renoué avec son héritage orthodoxe.

La presse britannique n’ose parler de réconciliation entre Rome et Moscou, catholiques et anglicans n’ayant pas encore réparé leur propre schisme. On se contente de comparer cette « diplomatie du sapin » à celle du panda de la Chine. Vladimir Poutine, il est vrai, n’a pas encore invité le cardinal Vingt-Trois à venir au baptême du Vladivostok, l’un des navires de guerre construits en France pour la Russie et dont le président, François Hollande, a retardé la livraison.

The Guardian note, néanmoins, que Marine Le Pen a critiqué la décision de retarder cette livraison et que le Front national qu’elle dirige a obtenu un prêt de 9 millions d’euros de la First-Russian, une banque installée à Moscou. Les Russes de la France, il est vrai, vénèrent à Notre-Dame la « couronne d’épines du Christ ». En France, le panda chinois ne susciterait guère de critique. Mais ce sapin ostentatoire venu de la Russie aura-t-il froissé la fierté nationale et laïque du pays ?

Notre-Dame de Paris, devenue propriété de l’État, accueille encore la pratique du culte. Mais, s’il assume les coûts de ce monument historique, le gouvernement ne subventionne pas les activités religieuses. D’aucuns se sont demandé pourquoi on n’avait pas sollicité la mairie de la capitale. Par souci de « respecter le devoir de laïcité des autorités de la Ville de Paris », a expliqué un porte-parole. S’agissant du parvis, la mairie s’est sentie obligée de dire qu’elle avait « simplement autorisé l’occupation du domaine public ».

Notre-Dame de Paris n’attire pas que des touristes et n’intéresse pas les seuls commerçants du quartier. L’histoire de la France et une part de l’histoire de l’Europe s’y sont déroulées avant que des zélotes de la Révolution n’en fassent le « temple de la Raison ». Si Paris valait une messe, le sapin de Noël vaudra sans doute une subvention municipale ! Le symbole de Notre-Dame, en France comme ailleurs, est encore exploité par l’Église et par l’État ou par quiconque en convoite le rayonnement médiatique.

Mais le sapin ? Et un sapin gigantesque ? « Nous voulions simplement offrir aux Parisiens ce sapin qu’ils attendent chaque année avec beaucoup d’impatience » a dit le porte-parole de Notre-Dame. Pourtant, quel pays aura les moyens de rivaliser avec la Russie ? L’Église parisienne ne risque guère de déclencher une surenchère malsaine, encore moins une « guerre des sapins ». Mais les ennemis de la Russie ou du président Poutine pourraient un jour s’en prendre à leur conifère…

Des diablesses du Femen, engeance née en Russie, n’ont-elles pas, lors du 850e de Notre-Dame, profané en pleine église l’une des trois nouvelles cloches de la cathédrale ? Fasse le ciel qu’un autre malheur n’arrive pas.

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14 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 1 décembre 2014 06 h 19

    Étrange et discutable!

    Voilà une opération pour le moins discutable! Je crois bien que le cardinal Vingt-Trois s'est fait ici passer un sapin par Poutine! Je suis incapable d'associer celui-ci et son gouvernement avec la paix et le respect des droits de l'homme. I y a des "cadeaux" qu'il faut savoir refuser.


    Michel Lebel

    • Yves Corbeil - Inscrit 1 décembre 2014 12 h 24

      Des "cadeaux" qu'il faut savoir refuser.

  • Eric Lessard - Abonné 1 décembre 2014 06 h 24

    Ne pas réduire Noël à une seule dimension

    Ce qui est choquant dans la laïcité française, c'est que Noël et son sapin, en sont réduits à leur dimension religieuse.

    Or, en Occident, Noël, depuis au moins 50 ans, est aussi un événement culturel, social et commercial majeur. Vouloir restreidre cette fête à ses origines religieuses, et surtout ne pas vouloir la financer sous prétexte de laïcité, me semble bien mal comprendre l'importance de cette fête en Occident, y compris pour des millions de personnes qui ne sont pas religieuses, mais ne sont pas aveugles non plus quant à l'importance de cette fête.

    On pourrait parler d'un excès de zèle laïque qui a pour conséquence de stimuler les sentiments religieux et identitaires alors qu'au contraire le bon sens voudrait que Noël soit vu comme une fête rassembleuse avec une importance qui dépasse le cadre du religieux.

    • Guillermo Navarro Garcia - Inscrit 1 décembre 2014 07 h 42

      Le sapin de Noël en question est celui de l'évêché, il ne s'agit pas de celui de la municipalité ou d'un centre commercial. La séparation de l'état et de l'église s'applique dans ce cas là.

    • Hélène Paulette - Abonnée 1 décembre 2014 09 h 25

      ''Ce qui est choquant dans la laïcité française, c'est que Noël et son sapin, en sont réduits à leur dimension religieuse.''
      C'est une fête religieuse que nous avons réduit à sa dimension commerciale... Je trouve ça beaucoup plus choquant pour ma part...

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 1 décembre 2014 09 h 33

      Un sapin...qu'il soit de Noël, de Norvège ou "mon beau sapin, roi des forêts"..n'a nul besoin d'avoir une raison religieuse, laïque ou autre... pour exister...et pour réjouir les humains .
      J'ai bien aimé ce texte de Jean-Claude Leclerc.

    • Sylvain Auclair - Abonné 1 décembre 2014 09 h 52

      Vous avez sans doute raison, mais il s'agit ici d'un sapin dressé devant une église, pas devant la mairie.

      Bizarrement, je me demande pourquoi la Russie aide la France à perpétuer une tradition... allemande.

      O Tannenbaum! O Tannenbaum...

    • Louise Melançon - Abonnée 1 décembre 2014 10 h 26

      Et dépasse aussi le commerce,..... j'espère???

  • Jacques Beaudry - Inscrit 1 décembre 2014 08 h 36

    origine pervertie par le capitalisme

    Le milieu commercial capitaliste a perverti une fête dont l'origine était religieuse. Pervertie par les investissements gigantesques fait dans la promotion du cadeau de Noël.

  • Raymond Labelle - Abonné 1 décembre 2014 10 h 13

    En somme, la Russie a passé un sapin à la France...

    ...au sens littéral, bien entendu.

  • Colette Pagé - Inscrite 1 décembre 2014 10 h 14

    Chapeau à la Russie pour ce don stratégique !

    Coup médiatique réussi pour la grande Russie dont le sapin occupera le paysage des Parisiens et des nombreux touristes pour la période des Fêtes. Une période de réflexion en faveur de la paix. Et si ce don pouvait contribuer à l'amélioration des relations entre les peuples ce serait une excellente nouvelle.