La socialisation n’est pas une marchandise

Au royaume de la socialisation en format numérique, il y a quelque chose qui s’étiole.

C’est le Global Web Index qui l’a révélé, la semaine dernière, en présentant les résultats d’une étude qui, une nouvelle fois, met en lumière la désaffection des usagers envers le réseau social Facebook. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, près de la moitié d’entre eux disent avoir réduit leur temps d’utilisation de cet outil de partage et de communication.

Le taux atteint 64 % chez les 16 à 19 ans, qui justifient la chose par une perte d’intérêt pour cet espace qui a érigé le voyeurisme et l’exhibitionnisme en normes, le « j’aime » en marqueur de l’existence et le partage en vecteur de l’engagement distant.

Manque d’intérêt ou lucidité ? Le vernis du plancher de ces nouveaux espaces donne l’impression de craqueler depuis quelque temps, sous l’effet sans doute des révélations de surveillance passive, des cas de censure mis au jour, des intrusions publicitaires liées à l’exploitation de métadonnées à des fins commerciales, qui à la longue finissent également par révéler tout l’absurde de cette nouvelle socialisation, de cette citoyenneté en format numérique.

Une socialisation désormais incontournable dans cette forme qui a, certes, bien fait de se développer dans les dernières années, mais qui ne l’a peut-être pas fait au bon endroit et qui gagnerait désormais à se déplacer, à migrer vers d’autres lieux, un peu moins sous l’emprise de multinationales avides d’exploiter les rêves, les intentions, les confidences, les revendications qui s’y partagent, moins surveillé, scruté, observé, manipulé avec intéressement et manque de transparence par certains et avec suspicion par d’autres.

Utopie ? Sans doute un peu, mais l’humanité numérique est peut-être arrivée à ce stade de son développement en appelant désormais à la création d’un réseau universel — transnational, aussi — qui permettrait de poursuivre cette socialisation, cette construction numérique du citoyen dans un cadre plus neutre, dans le respect des intimités, en laissant des traces moindres et en les protégeant des avidités, en sortant de ce rapport vénal, de cette quête grotesque de la monétisation du social, comme pour mieux redonner du sens au projet.

La bougie d’allumage est peut-être sur le point d’être activée. La semaine dernière, un comité des droits de la personne de l’Assemblée générale des Nations unies a en effet adopté une résolution historique réclamant une meilleure protection de la vie privée à l’ère numérique et appelant les gouvernements à enrayer la surveillance de masse de leurs citoyens. Un bon début…

La suite gagnerait à prendre la forme d’un appel à la collaboration internationale entre ces mêmes gouvernements pour mettre en place un système de partage numérique d’informations, de photos, de vidéos, de revendications sociales, d’aspirations, d’engagements sociaux, d’idéologies politiques, de questions philosophiques, de recettes de cuisine et même de portraits de chats, soustrait à toutes influences commerciales, aux regards dissimulés et intéressés, aux surveillances mal intentionnées… On pourrait l’appeler « Universalis ». Il relèverait uniquement du public, des États, de la communauté internationale. Il pourrait s’inspirer de Diaspora, ce réseau social numérique décentralisé qui, malgré tous ses avantages pour protéger sa vie privée, peine encore à trouver sa place sur l’échiquier du 2.0.

Le Canada aurait d’ailleurs beaucoup à offrir pour assurer l’avènement d’un tel réseau, en déléguant une poignée d’ingénieurs versés dans le développement du logiciel libre et des infrastructures numériques, en prêtant des ergonomes du Web, des graphistes du Plateau ou du Mile-End pour façonner cet autre espace de socialisation numérique. L’Allemagne et le Brésil seraient les premiers à répondre à l’appel. Hochelaga et Villeray, aussi. Les serveurs nécessaires à son bon fonctionnement trouveraient également en Gaspésie ou sur la Côte-Nord un terrain fertile à leur bon fonctionnement, avec de basses températures annuellement pour refroidir à moindre coût et une source d’énergie presque verte pour chauffer. C’est une idée.

Dans un récent sondage mené dans 24 pays, le Centre pour l’innovation dans la gouvernance internationale (CIGI) vient de mettre en lumière l’importance du numérique dans le développement des sociétés démocratiques aujourd’hui. À l’unanimité, les citoyens estiment en effet qu’Internet est bel et bien devenu un droit humain fondamental, plutôt qu’une vulgaire infrastructure technologique. L’eau, l’air, la liberté, le Web.

L’eau, d’ailleurs, rappelait l’Observatoire des multinationales la semaine dernière, connaît actuellement une vague étonnante de « remunicipalisation » dans plusieurs villes du monde qui avaient succombé à l’appel de l’aqueduc privé par le passé. Quelque 180 d’entre elles dans 35 pays ont repris le contrôle de cette ressource essentielle à la vie, forçant ainsi l’admiration et l’inspiration pour la protection d’autres ressources essentielles à d’autres formes de vie, comme la vie sociale et démocratique.

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3 commentaires
  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 1 décembre 2014 09 h 17

    WEBTV.COOP

    Il existes au Québec une alternative à GAFA (sigle nommant certains multinationales monétisant les liens sociaux: Google, Amazon, Facebook, Apple). Qui plus est, il s'agit d'un coopérative de solidarité à buts autres que lucratifs, contrôlée par ses membres usagers, ses travailleurs et les institutions démocratiques qui la soutiennent. Elle se développe en mettant à l'abri les internautes qui la visitent de la marchandisation. On n'y trouve aucune publicité et les documents vidéos qu'on y voit sont dans leur champ d'activités visionnnés de 3 à 5 fois plus que sur YouTube. Allez donc y faire un tour, ça ne coûte rien et vous n'y serez pas piégés http://webtv.coop

  • Denis Paquette - Abonné 1 décembre 2014 11 h 23

    L'émergence de cet outil

    Monsieur Deglise votre texte me plait, le notion de Web comme richesse appartenant a tout le monde me plait, Peut etre devons nous le placer comme l'écriture, a la source de l'histoire de l'humanité, je suis convaincu que nous assistons a une nouvelle émergence, il m'arrive souvent de penser a l'effet que peut avoir sur un chasseur ceuilleur l'émergence de cet outil

  • Yvon Bureau - Abonné 1 décembre 2014 15 h 55

    Oui à l'émergence

    d'un nouvel outil. Il nous permettra de mieux identifier les prédateurs et à les garder à une saine distance.

    Ces prédateurs à l'allure si gentille et si inoffensive veulent tellement notre bien ! Je pense aux belles toiles tissées par les araignées, sur ma haie de cèdres. De toute beauté !

    J'ai beaucoup aimé cet article, Fabien. Je lui ferai faire du chemin!