Le christianisme musclé de Gregory Baum

Gregory Baum, 91 ans, est théologien et militant de Québec solidaire.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir Gregory Baum, 91 ans, est théologien et militant de Québec solidaire.

On pouvait-on lire, au fronton de l’Académie, l’école où professait Platon : « Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre ».Que nul n’entre ici s’il méprise le catholicisme, s’il honnit la foi et, par conséquent, tient la théologie pour une fumisterie, aurais-je envie d’écrire en épigraphe à cette chronique.

L’essai dont elle traitera, en effet, est un brillant hommage à la théologie catholique québécoise telle qu’elle se pratique depuis la Révolution tranquille. Son auteur, Gregory Baum, n’hésite pas à écrire, par exemple, « que le combat pour la liberté et la paix n’est pas une entreprise prométhéenne, mais une réponse à un appel divin ». Aussi, que les mécréants satisfaits soient prévenus : ils seront, dans les pages de ce livre et les lignes qui suivent, en territoire étranger.

Qu’on ne s’y trompe pas, cependant : les grenouilles de bénitiers, les cathos peinards qui trouvent que le nouveau pape est trop progressiste et que le regretté Raymond Gravel était trop audacieux se retrouveront eux aussi, dans ce qui suit, en territoire hostile.

La théologie que présente et salue Baum dans Vérité et pertinence est celle qui puise dans la foi en Dieu et dans l’exemple de Jésus les raisons des combats pour la justice sociale, l’égalité entre les hommes et les femmes et la préservation de l’environnement. « Dans le monde d’aujourd’hui, écrit l’essayiste, Jésus-Christ ne nous invite pas au repos, mais à une sainte fébrilité. » Tout ce livre, admirable et passionnant, chante une théologie québécoise francophone contemporaine qui se veut une invitation à se tenir debout face à ce qui entrave la liberté et la dignité humaines.

Héritage et projet

Théologien anglo-québécois d’origine allemande, Gregory Baum, 91 ans cette année et militant de Québec solidaire, a enseigné à l’Université de Toronto et à l’Université McGill. Son livre, écrit en anglais et paru dans cette langue chez McGill-Queen’s University Press il y a quelques mois, visait d’abord à faire connaître au public anglophone l’évolution récente de la réflexion catholique du Québec francophone. Or, cette dernière est si peu connue par les francophones eux-mêmes que la traduction française de l’ouvrage, réalisée par Richard Dubois, s’imposait.

Avec la Révolution tranquille, rappelle Baum, les Québécois veulent « se montrer à la hauteur de la modernité et demeurer, envers et contre tout, une société distincte ». Les théologiens seront de la partie, inspirés en cela par le concile Vatican II, auquel Baum a participé à titre d’expert, dont l’esprit d’ouverture s’accorde avec l’élan de la Révolution tranquille.

En 1971, la commission Dumont, mise sur pied trois ans plus tôt par les évêques québécois afin de nourrir le dialogue entre l’Église et ce Québec nouveau, reconnaît que ce dernier est devenu laïque et pluraliste. Le rapport, qui insiste sur les notions d’héritage et de projet, lance un appel en faveur de la démocratisation de l’Église, d’un partage des responsabilités entre les laïcs et les religieux dans ses rangs et d’une reconnaissance de la dissidence en Église. À l’heure où, au Québec, le catholicisme culturel, c’est-à-dire d’habitude, décline, les théologiens retrouvent, eux, une ferveur croyante et militante d’une rare intensité.

Dumont et Grand’Maison

Baum consacre de belles pages à la pensée théologique de Fernand Dumont, auteur du rapport du même nom, qui considère la foi comme « une donnée anthropologique universelle qui guide l’être humain vers une transcendance sans nom », tout en demeurant habitée par le doute. Pour Dumont, cependant, cette transcendance a un nom, c’est le Dieu de la Bible. Le rencontrer, par le Fils, transforme le coeur et la conscience humaine.

Dans cette expérience, la doctrine, ou la vérité, vaut, mais ne suffit pas. « Les vérités ne peuvent élever ou transformer les sujets qui les rencontrent sans un élan de l’âme et du coeur, sans une adhésion subjective », écrit Jean-Philippe Warren, en préface, pour expliquer la notion de pertinence. S’il vivait ce renouveau catholique comme une grâce, Dumont, toutefois, ne manquait pas de déplorer son épuisement rapide dans un Québec de plus en plus individualiste, utilitariste et capitaliste.

Plus pasteur et prophète que savant, Jacques Grand’Maison affirme, dès 1965, que « croire en Jésus et à son enseignement fait du chrétien un témoin qui s’engage à promouvoir justice et solidarité partout dans le monde ». S’il ne répond pas aux angoisses et aux questions concrètes des croyants, l’Évangile, clame-t-il, perd sa pertinence.

Il y a, dans ce monde, des péchés personnels, mais aussi des péchés structurels qu’il faut combattre, déclare Grand’Maison. Se déresponsabiliser devant un système injuste n’est pas digne d’un catholique. En 1987, les évêques canadiens écriront, dans le même sens, que « ce combat pour la justice n’est donc pas pour les chrétiens un choix qui leur serait offert. Il fait partie intégrante de l’annonce de l’Évangile au monde ».

Pour désigner cette foi militante d’abord engagée dans ce monde, les anglicans, au XIXe siècle, parlaient d’un « christianisme musclé ». Baum, et presque tous les théologiens et théologiennes qu’il présente, cultive cette foi agissante, en insistant pour dire que leur élan provient « de l’action d’une grâce salvatrice ». Qu’on le sache : le christianisme bien compris n’est pas une thérapie et la gauche, au Québec, est parfois catholique.

Vérité et pertinence. Un regard sur la théologie catholique au Québec depuis la Révolution tranquille

Gregory Baum, traduit de l’anglais par Richard Dubois, Fides, Montréal, 2014, 336 pages

7 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 1 décembre 2014 06 h 40

    Discours idéologique!

    Je n'aime guère les qualificatifs tels que "musclé", "progressiste", "conservateur",
    "dogmatique", entre autres, que certains appliquent au christianisme. L'analogie me semble relever de l'idéologie politique, qui est divisive, et non de la spiritualité. Le christianisme ne veut justement pas jouer le jeu du politique. Il "est", tout simplement, pour permettre à toute personne de devenir libre, libre selon et dans le Christ.


    Michel Lebel

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 1 décembre 2014 14 h 34

      Mais les religions sont politiques M. Lebel, elles ne sont que ça. Pour devenir vraiment «libre», il faut en sortir. Si nous abdiquons notre propre réflexion à quelqu'un d'autre, nous abdiquons en même temps notre liberté qui se nomme «le libre arbitre». Si nous suivons plus ou moins aveuglement les principes imposés par d'autres, ils ne peuvent nous en inculper la responsabilité. C'est le principe du «J'ai suivi les ordres». Ce que j'ai remarqué de ceux qui ont été précurseurs de création de religions est qu'eux ne suivaient pas les règlements; ils ont même dénoncé et combattus ces règlements, jusqu'à la mort.

      La spiritualité n'a rien à voir avec les religions ! Surtout s'il faut «éteindre» la moitié de son «esprit» pour en suivre les préceptes. La religion de Constantin (catholique) n'y fait pas exception même si elle est rendu moins virulente que d’autres aujourd’hui. Elle est maintenant devenue une religion de «bureaucrates».

      Bonne journée.

      PL

    • Sylvain Auclair - Abonné 1 décembre 2014 15 h 11

      C'est vous qui avez un discours idéologique, monsieur. Pourquoi l'Église a-t-elle prêché la soumission à l'autorité mais interdit la théologie de la libération? Certains seraient-ils plus libres dans le Christ que d'autres?

    • michel lebel - Inscrit 1 décembre 2014 17 h 24

      @MM.Lefebvre et Auclair,

      Lisez les écrits du regretté franciscain suisse Maurice Zundel sur la liberté. La liberté est essentiellement intérieure et secondairement politique. Et cette liberté intérieure se construit durant toute une vie.


      M.L.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 1 décembre 2014 22 h 29

      «La liberté est essentiellement intérieure» Exactement la bonne définition de la spiritualité. Rien à voir avec la religion. Je me répète.

      La spiritualité recherche les questions, la religion donne des réponses toutes faites et passée dates.

      Quand comprendrons-nous que tous les grands à qui nous rattachons des religions étaient tous des rebelles à l’ordre établi ? «Cherchez et vous trouverez» Ça ne vous dit rien ? Ça ne vous tente pas ?

      PL

  • michel lebel - Inscrit 1 décembre 2014 17 h 39

    Liberté...

    J'ajouterai à mon commentaire ces mots de Jean Vanier: " Si nous développons ce qu'il y a de plus intime en nous, nous sommes transformés. Nous n'espérons plus la gloire; nous devenons libres. C'est ce qu'on appelle une transformation." Traduction libre: Jean Vanier, Living Gently in a Violent World

    M.L.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 1 décembre 2014 22 h 42

      J'aurais préféré une citation de vous-même et non pas de ce que vous avez déjà lu. J'y aurais peut-être trouvé une certaine réflexion personnelle.

      «Si nous développons ce qu'il y a de plus intime en nous» nous rencontrons notre spiritualité qui transperce toutes religions et nous devenons le frère de tous les humains sans leur demander de devenir comme moi et sans les juger sur leur différence car je «sais» qu'ils sont exactement comme moi.

      Bonne soirée.

      PL