Vendredi noir en Austérie

Coupes dans l’éducation, les programmes sociaux, la santé publique et la santé tout court… l’austérité fait son lit dans la rue.
Photo: Jacques Nadeau Coupes dans l’éducation, les programmes sociaux, la santé publique et la santé tout court… l’austérité fait son lit dans la rue.

Le mois des morts se termine et je n’ai que l’austérité à l’esprit. La mort est peut-être un rien austère aussi. Du moins, elle fait dans les services essentiels non subventionnés. On quitte la scène nu comme un ver, en laissant ses dettes derrière, nos restes mortels n’intéressant plus que les cimetières.

Le trépassé est un citoyen modèle en période d’austérité. Il ne manifeste pas, ne proteste jamais, sa tête d’enterrement est pleinement justifiée, il ne coûte rien, s’adresse au privé et réussit à consommer encore post mortem, préarrangements ou pas, avec sandwichs pas-de-croûtes. Tu ne peux pas te serrer la ceinture plus que lui.

Nous ferons de bons citoyens ; le death boom s’en vient. En attendant, j’étais plutôt rassurée par l’idée d’austérité. Je la confondais avec la simplicité volontaire, me disant qu’il était temps qu’on applique une logique chirurgicale pour laisser des finances saines à nos enfants. Vous connaissez le refrain judéochrétien un rien doloriste : si ça ne fait pas mal, c’est que ça ne guérit pas.

Après avoir lu le magazine Liberté, qui consacre son dernier numéro à l’austérité, je saisis que nous sommes passés de la chirurgie à la chimiothérapie. On nous administre un remède de cheval pour notre bien, quitte à ce que nous en mourions, pour le mieux-être de… de toujours les mêmes.

Le sociologue Éric Pineault se déchaîne sur l’idéologie austérienne dans Liberté : « Il ne faut surtout pas penser qu’il est question d’un mauvais moment à passer, d’une simple traversée du désert, ou qu’on doive tout simplement se serrer la ceinture le temps d’atteindre un fantomatique équilibre budgétaire. Non, l’austérité est un levier de transformation sociale », écrit-il dans « Bienvenue en Austérie ». Selon lui, cette idéologie ne vise « rien de moins qu’une révolution conservatrice permanente ».

J’ai vérifié auprès de mon économiste de mari ; il n’était pas au fait que l’austérité est un courant idéologique. « Porter des bas bleus peut être une idéologie politique aussi ! » Et les théories du complot lui donnent de l’urticaire avancée. N’empêche, Monsieur le mari, tu ne trouves pas qu’on joue avec les allumettes ?

Quand l’austérité tue

Oui, il trouve. Ça fait des mois qu’il me prévient que ça va trop vite, trop loin, qu’on coupe trop partout et que la classe moyenne va descendre dans la rue. C’est demain, la rue, je le rappelle. À la maison, nous parlons d’hostie-rité.

L’économiste Pierre Fortin a même tiré sur l’alarme vendredi dernier à RDI Économie : le Québec risque de basculer en récession d’ici deux ans à cause des politiques d’austérité, aussi appelées plus sobrement « rigueur budgétaire » ou « consolidation ».

Rappelons ici que l’austérité appliquée un peu partout en Europe a été condamnée par le FMI (qui l’avait d’abord préconisée) comme méthode de correction économique. Loin d’atteindre les cibles souhaitées, l’austérité nuit à la relance économique et foutrait tout le monde dans le pétrin.

Moins de jobs, moins d’argent ; moins d’argent, moins de consommation ; moins de consommation, moins de jobs, et rebelote. J’oubliais : moins d’État, plus de privé. On pourrait penser que ça s’arrête là.

Eh bien non. L’austérité tue, mais il n’existe pas de cimetières pour aller pleurer les dommages collatéraux du déficit zéro. Selon les auteurs David Struckler et Sanjay Basu, deux chercheurs en santé publique, l’un à Oxford, en Angleterre, l’autre à Stanford, en Californie, l’austérité augmenterait l’alcoolisme, le nombre d’épidémies, de dépressions, de suicides.

Les deux auteurs de Quand l’austérité tue (paru en 2013 sous le titre The Body Economic. Why austerity kills) se sont penchés sur des études de santé publique étalées sur dix ans, comparant notamment l’Islande (une des plus grandes catastrophes bancaires en 2008 et un système de santé financé par l’État, comme le nôtre) avec la Grèce.

L’Islande n’a pas connu de hausse de mortalité durant ce qu’on appelle la Grande Récession, en partie parce qu’elle a mis en prison les banquiers néo-vikings et maintenu ses programmes d’aide sociale.

La Grèce, elle, avec l’austérité, a vu le taux de VIH augmenter de 200 %, le nombre de suicides doubler, le retour de la malaria… une tragédie grecque.

Les auteurs nous rappellent que plus de 10 000 Islandais sont descendus dans la rue, armés de leurs casseroles, et ont déclenché des émeutes en 2009. 3 % de la population (l’équivalent de 10 millions de personnes aux États-Unis, ou de 250 000 personnes au Québec) a eu raison du gouvernement en place, des coupes et des banquiers.

Paradis fiscaux et Black Friday

Dimanche dernier, j’assistais à un panel au Salon du livre de Montréal. Mon économiste de mari, le journaliste Gérald Fillion, l’économiste Ianik Marcil et le chercheur Alexandre Sheldon (qui a participé au livre primé par le prix Pierre-Vadeboncoeur, Paradis fiscaux, la filière canadienne, d’Alain Deneault) y discutaient d’austérité et de paradis fiscaux.

J’ai pris quelques notes dans mon calepin lorsqu’il a été question de trouver l’argent pour atteindre le déficit zéro. « De 1981 à aujourd’hui, l’impôt des entreprises est passé de 38 % à 15 %. »« On assiste à une augmentation constante des paradis fiscaux, de 1500 % depuis 20 ans. C’est désormais la norme. »« Au Canada, cela représente 50 % des transactions, soit 170 milliards de dollars en 2013. »

Vu l’opacité desdites transactions et la dématérialisation technologique, on peut soupçonner que ce montant s’avère très « conservateur ». Mais, selon des calculs de napkin sur un coin de la table, en taxant les paradis fiscaux au Québec, on comblerait le déficit annuel.

Les panélistes ont tous convenu en soupirant qu’il faudrait une volonté politique pour les éliminer. Rappelons que M. Couillard a placé des fonds dans l’île de Jersey lorsqu’il travaillait en Arabie Saoudite.

Question : quel est le seul parti, aux dernières élections, qui parlait de paradis fiscaux et dénonçait l’austérité pour valoriser la solidarité ? Il a réussi à faire élire trois députés seulement. C’est David contre Goliath.

Sur ce, je vous laisse aller profiter de ce vendredi noir dans les magasins. Ne ratez pas les soldes sur les casseroles.

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L’austérité crée des morts à court terme, et ces morts ne risquent pas de créer de la richesse à long terme.

La politique n’est rien d’autre que de la médecine à grande échelle.

La terre qui tourne peut même pas joindre les deux bouttes.

Donner, c’est voter

On dit souvent qu’acheter, c’est voter. Donner aussi. La nouvelle bonbon de la semaine, c’est qu’un simple citoyen comme Gabriel Nadeau-Dubois réussisse à mobiliser son peuple pour tenter de bloquer les pétrolières et un projet de pipeline au Québec. Au moment où j’écris ces lignes, le site « Doublons la mise » affiche 351 642 $. Il y a aussi cet artiste d’Alberta qui tient tête aux pétrolières et à leurs pipelines depuis 15 ans, en les empêchant de passer sur sa terre de 800 acres.

Le sculpteur Peter van Tiesenhausen a enregistré sa propriété comme oeuvre d’art rurale (la notion d’art peut être extrêmement créative) et empêché, avec un copyright (droit d’auteur), les pétrolières de venir fouiller le sol même si elles sont propriétaires du sous-sol devant Dieu et ses actionnaires. L’artiste réclame également 500 $/heure aux ambassadeurs des pétrolières pour discuter avec lui. Penser à l’extérieur de la boîte, ça doit ressembler à ça. Il doit bien y avoir deux ou trois gosseux de babiche entre Montréal et Cacouna ? Le site coulepascheznous.com est bien conçu pour les propriétaires, les citoyens ou les municipalités.

Adoré le dernier disque de Fred Pellerin, Plus tard qu’on pense. J’ai écouté et réécouté la chanson C’est combien ? adaptée d’une préface écrite pour le dernier livre collectif de Gabriel Nadeau-Dubois. « Mais le silence, notre silence. Pis la fin de notre silence, c’est combien ? » Une chanson percutante à la santé de la croissance avec des accents d’indignation qui gronde. Notre chantre de la ruralité nous berce avec tendresse, mais ne reste pas dupe. Un beau cadeau.

 

Aimé le texte d’Alain Deneault sur la médiocratie dans le dernier magazine Liberté. Ouch. « Il faut penser mou et le montrer. » Pour ceux qui désespèrent de l’incompétence élevée au rang de norme sociale et du nivellement par le bas. Un direct aux couilles, et remplacez Charles Tisseyre par Richard Desjardins pour la narration.

 

Souri en lisant le billet tout sauf austère du blogueur Mathieu Charlebois dans le blogue politique de L’actualité : « Pour en finir avec les générations futures. » C’est pas parce qu’on rit que c’est drôle. Son bingo de l’austérité n’est pas piqué des vers non plus.

48 commentaires
  • Henri Gazeau - Inscrit 28 novembre 2014 06 h 15

    Le paradis des uns fait l'enfer des autres

    Beau billet désabusé de fin de nuit blanche, où l'humour noir sème ses acides flocons sur les arpents de la lucidité. Des médecins qui tuent, oui, madame, c'est le monde à l'hiver, au Québec d'aujourd'hui. Ou l'application de l'eugénisme aux ingénus du Nord, par des anges en blouse blanche qui, du haut de leurs paradis, se prennent pour le grand Horloger disparu. L'omnipesante Sainte Trinité fait sa loi? Ses misérables créatures se retrouvent à la rue. À demain, donc!

    • Gaston Bourdages - Abonné 28 novembre 2014 08 h 57

      Superbes plumes que les vôtres, madame Blanchette et monsieur Gazeau ! Néophyte en moult domaines de la vie, je n'ai des compétences pour donner un avis qui «a de l'allure» sur la tragédie soulevée. Je m'en tiendrai alors à vous partager ma vision de ce que vous décrivez avec une telle acuité. Celle-ci bonifiée par ces gens mentionnés dans votre article, madame Blanchette. Oui, ma vision. «Un néolibéralisme est en marche. Je le compare à un bulldozer dont l'opérateur a «enclenché le bras de vitesse sur le «p'tit beu». Vous le voyez «aller»? «Ça» fait peur. Je suis certainement «dans le champ» en concluant que la dignité humaine risque d'en prendre un coup avec ce qui se passe en ce moment. Mes respects. Gaston Bourdages Petit «pousseux de crayon sur la page blanche»
      Saint-Mathieu de Rioux, Qc.

    • Yves Corbeil - Inscrit 28 novembre 2014 16 h 10

      Oui à demain M.Gazeau, il est plus que temps que nous démontrions c'est quoi la société distincte que nous sommes. On est pas riche en dollards mais on est vraiment riche socialement, culturellement et intellectuellement aujourd'hui grace à toute ces avancées de dernières décennies. Donc c'est pas ces bouffons qui vont changé ça avec leurs mesures de divisions austères qui déchireront ce tissus sociale chèrement acquis depuis l'ère Duplessis en favorisant encore et toujours la même classe sociale.

  • Dominique Duhamel - Inscrite 28 novembre 2014 06 h 31

    austérité programmée

    Voilà où nous a menés la division du vote.

    • Jean-François Allard - Inscrit 28 novembre 2014 09 h 13

      Non, je n'achèta pas ça. Si on ne peut plus voter pour ses idées mais devons le faire par stratégie pour favoriser le moins pire, la démocratie n'a aucun sens.

      Ce n'est pas la division du vote qui nous mène dans ce cul-de-sac politique, économique et philosophique. Ce sont principalement des hommes - et quelques femmes - qui ont menti à la population en cachant leurs véritables ambitions afin d'être élus. Ambition, argent, pouvoir et mensonge. C'est aussi en partie notre système electoral non-représentatif qui fait qu'on peut exercer le pouvoir sans contrariété et de manière aussi draconienne avec à peine quarante pour cent des voix de soixante-dix pour cent de la population habilitée à élire. Et notre système parlementaire qui permet l'utilisation du baillon pour éliminer les débats et faire adopter l'impopulaire. C'est aussi la tièdeur, pour ne pas dire la frilosité de nos concitoyens pour qui l'immobilisme en terrain connu est préférable à l'aventure en terrain inconnu...

      Mais la division du vote non. Nous ne sommes pas des clones.

      Pas encore.

    • Lucien Cimon - Inscrit 28 novembre 2014 10 h 30

      Voter devrait toujours être un geste «réfléchi». Ce qu'on appelle vote stratégique n'est en fait qu'une évaluation de différentes hypothèses pour une décision éclairée, celle qui fera selon nous le moins de dommage, faute d'être la plus enthousiasmante. Ceux qui présentent cela comme un crime de lèse-démocratie sont souvent ceux qui, plus soucieux de bien paraître dans leur petit milieu, s'enferment dans le dogmatisme des bien-pensants.
      Lucien Cimon

    • François Dugal - Inscrit 28 novembre 2014 11 h 50

      La majorité des 40% fait la leçon aux 60% de la minorité; bienvenue dans le parlementarisme britannique, le "moins pire" des systèmes, selon Winston Churchill.

    • Benoît Landry - Inscrit 28 novembre 2014 12 h 13

      Ben je suis d'accord avec vous, les péquistes désabusés ont voté pour la CAQ au lieu de voter pour Québec solidaire....

      Quand on fait de la mathématique au lieu de faire de la politique, toutes les solutions sont possibles.

    • Yves Corbeil - Inscrit 28 novembre 2014 16 h 19

      Pas d'accord avec vous Mme. Faudrait seulement que les programmes soient clairs, réalisables et vrais pour que la population fasse un choix éclairée. Et si ils ne s'en tiennent pas à ça on passe au suivant dans le choix de la population. Ça responsabiliserait peut-être ceux-ci avant de dire n'importe quoi.

  • alain petel - Inscrit 28 novembre 2014 07 h 48

    Les Guignols font de la politique

    Voici un de vos meilleurs textes Mme Blanchette. Jeune, un ami Français se faisait toujours dire par son père : "Quand on fera danser les Guignols, tu ne seras pas à l'orchestre". Quand on a sous les yeux cette bande de Guignols qui dansent complètement désarticulés devant leur chef d'orchestre Philippe Couillard, c'est si pénible à voir qu'on a peine à restez-là tant la scène lève le coeur. Et dire qu'on a voté pour ça.

    • Jean-Pierre Bédard - Inscrit 28 novembre 2014 10 h 59

      Qu'est-ce que ce père qui inscrit d'emblée son propre fils à l'Académie des Guignols ? Tout pour l'aider en s'en sortir !...

  • Grace Di Lullo - Inscrit 28 novembre 2014 08 h 18

    Ce texte est merveilleux. Merci

    Ce texte est merveilleux. Merci

    • Yves Corbeil - Inscrit 28 novembre 2014 15 h 05

      Oui ce texte est merveilleux et j'espère de tout coeur que toute la population va sortir dans la rue demain pour manifester pacifiquement contre cette austérité abusive des riches qui s'apprête a laissé tomber une très grande partie de sa population et mettre en périls la santé de plusieurs en balançant la démocratie sociale par dessus bord.

      Oui plusieurs comme moi pourraient rester assis chez eux et dire que c'est pas mon problème et que de toute façon j'en ai assez pour me débrouillé jusqu'a la fin de mes jours.

      Mais c'est pas dans un monde comme ça que je veux vivre non, non et non. On pourra pas sauver la planète entière tout de suite mais on va surement pas laissé tomber les Québecois dans ce mandat avec une recette austère qui n'a marché nulle part jusqu'à présent.

      Québecois le temps est venu de vous serrez les coudes et de démontrez que vous êtes vraiment une sociéte distincte.

    • Michel Vallée - Inscrit 28 novembre 2014 17 h 17

      @Yves Corbeil

      « J'espère de tout coeur que toute la population va sortir dans la rue demain pour manifester [...] »

      Vous oubliez le règlement anti-manifestation P-6...

  • François Dugal - Inscrit 28 novembre 2014 08 h 27

    Autre lecture

    Pour les anglophiles, un nouveau livre de l'économiste américain James K. Galbraight : "The end of normal".
    Hautement recommandé.