Hé ben Gilles

On jouait au hockey bottine dans la rue, ou alors en patins sur la petite glace du voisin (sauf les gardiens, qui avaient du mal à déployer leur savoir-faire sur lames mais dont on devait saluer le courage en ce qu’ils jouaient avec pas de masque). Bien sûr, il nous arrivait de décrire nos propres matchs en temps réel puisqu’on passait à la télé virtuelle. On ne possédait décidément pas le talent nécessaire pour espérer atteindre un jour la Ligue nationale, ou même l’Association mondiale, mais notre verve, notre souci de l’exactitude et notre profondeur d’analyse annonçaient un sacré bel avenir dans les communications. Les communications sportives il va sans dire, car il n’y avait à peu près que ça dans nos vies : le hockey l’hiver, le baseball l’été.

Et un prénom revenait invariablement dans nos élucubrations : Gilles. Comme dans « hé ben Gilles ».

Car la description était assurée par René Lecavalier, qui passait régulièrement le témoin à son voisin immédiat sur la passerelle. On entendait alors être évoqués l’expérience d’un Chagnon, le travail acharné d’un Bergeron, la persévérance d’un Larivière, le désir de vaincre d’un Legault et le sens aigu du jeu d’un Dion.

Nous n’avions que peu vu jouer Gilles Tremblay, qui avait dû prendre prématurément sa retraite en raison de problèmes respiratoires. On racontait qu’il couvrait Gordie Howe comme pas un, aussi bien que Claude Provost le faisait au détriment de Bobby Hull. Il avait piqué ma curiosité puisqu’il avait porté le numéro 21 pendant plusieurs saisons avant, mes cartes de hockey l’attestaient, de le troquer pour le 5. Changer de numéro en demeurant avec le même club ? Drôle d’idée, en vérité. Le principal intéressé m’expliquera plus tard que, souvent blessé, il avait fini par croire que le 21 lui portait la poisse.

Il n’a pas été le 5 longtemps : une saison et demie, à la fin des années 1960. Et si son prédécesseur dans cet uniforme, Boom Boom Geoffrion, et son successeur, Guy Lapointe, sont désormais immortalisés, le destin a voulu que lui, ce soit son veston bleu poudre de La soirée du hockey que l’on hisse au plafond du Centre Bell, et que ce soit son travail d’homme de parole qui le propulse au Temple de la renommée.

Il fut le premier francophone à passer de la patinoire au micro, et on doit reconnaître qu’il fallait un certain culot pour prendre place aux côtés de René Lecavalier, le commentateur au verbe impeccable, et s’exposer aux comparaisons de toutes sortes, évidemment pas toujours flatteuses. Il disait d’ailleurs qu’il était le plus chanceux du monde d’avoir travaillé avec des pros comme Lecavalier, Richard Garneau et autres qui le soutenaient inlassablement dans sa quête d’amélioration.

Nous aussi, on le trouvait bien chanceux, et pour une raison précise : il gagnait sa vie à regarder du hockey, à parler de hockey, il voyait toutes les joutes de Canadien et il faisait de l’analyse. Nous, les seules fois qu’on faisait de l’analyse à part quand on jouait, c’était à l’école et c’était de l’analyse grammaticale plate avec des propositions subordonnées, des compléments circonstanciels et des pronoms indéfinis. On résistait fort à la tentation de demander à la maîtresse si on ne pourrait pas faire de l’analyse de hockey une fois de temps en temps pour se changer les idées. On résistait parce qu’on se doutait bien que la maîtresse ne voudrait pas.

Ainsi se déroulaient nos samedis soirs et, si on avait de la veine, nos mercredis, à écouter nos idoles aussi religieusement que s’il s’agissait d’une grand-messe, à mémoriser leurs propos pour mieux les répéter et faire comme si, nous aussi, nous divertissions des milliers de gens avec nos exploits. « Ouellet s’empare du disque, et il marque ! Hé ben Gilles ! »

1 commentaire
  • François Dugal - Inscrit 26 novembre 2014 21 h 52

    Premier trio

    Le premier trio:
    Au centre, Jean Béliveau
    Ailier droit, Bernard Geoffrion
    Ailier gauche, Gilles Tremblay
    C'était l'ancien temps, à jamais révolu.