Plus que des miettes

En avril dernier, deux litres de lait coûtaient 7,99 $ à Old Crow, au Yukon. Dans le sud du Canada, le prix avoisinait les 3,50 $. En 2009, dernière année pour laquelle des données comparables sont disponibles, les ménages canadiens dépensaient en moyenne 7262 $ pour se nourrir alors que, dans les Territoires du Nord-Ouest, la facture moyenne atteignait 9509 $ et au Nunavut, 14 815 $.

Manger, peu importe quoi, coûte une fortune quand on vit dans le Nord, et en particulier dans des communautés isolées qui dépendent du transport aérien pour s’approvisionner en hiver. Les aliments périssables sont les plus dispendieux, car on ne peut les stocker à l’automne quand les bateaux peuvent encore accoster.

Cette réalité n’est pas nouvelle et, depuis les années 1960, le gouvernement fédéral subventionne le transport d’aliments dans le Nord afin d’en réduire le prix. Au fil des ans, le coût du programme est devenu de plus en plus imprévisible sous l’effet de la fluctuation du prix du pétrole et de la croissance démographique.

On a donc décidé de revoir la formule. Est alors né le programme en vigueur depuis 2011, Nutrition Nord, qui vise à rendre plus abordables les aliments frais et sains et, par ricochet, à améliorer l’état de santé de la population.

Malgré un budget annuel d’environ 60 millions de dollars, le programme soulève des doutes depuis le début. On critique le fait que des communautés n’y aient pas droit, qu’elles en aient besoin ou non, et le fait que l’argent est versé directement aux détaillants, aux fournisseurs, aux distributeurs et aux fabricants. Ces derniers doivent transférer les économies réalisées aux consommateurs, mais personne n’en a l’assurance.

Depuis son entrée en vigueur, la population ne cesse de se plaindre du prix élevé des aliments, raconte le député néodémocrate Roméo Saganash, qui représente Abitibi–Baie-James–Nunavik–Eeyou. Pour en avoir le coeur net, quelques collègues et lui ont demandé au Vérificateur général de se pencher sur la question. Le verdict est tombé mardi.

 

Il a constaté que le choix des communautés admissibles ne se faisait pas en fonction des besoins. Pour en bénéficier, une communauté doit être privée de transport de surface une partie de l’année, mais aussi avoir eu recours au programme précédent. Les besoins actuels ne sont pas le critère primordial ! Le niveau de l’aide peut aussi varier d’une communauté à l’autre, même si leurs conditions de vie sont similaires.

Le gouvernement avait promis une révision annuelle de l’admissibilité des communautés, il ne l’a jamais fait. Il sait par contre qu’il lui en coûterait 7 millions par an pour verser une contribution complète à 50 communautés supplémentaires.

Les retombées du programme pour les ménages demeurent quant à elles nébuleuses. Le gouvernement se fie au poids des aliments admissibles expédiés et à l’évolution du prix du panier de provisions. Il ne vérifie pas l’évolution des marges de profit des entreprises ou d’autres indicateurs qui seraient, selon le vérificateur général, plus fiables pour s’assurer du transfert de l’aide vers les consommateurs.

La quantité de nourriture expédiée dans le Nord a augmenté, mais le gouvernement n’a aucune donnée sur la vente et la consommation de ces denrées. Or les sommes versées aux marchands sont calculées en fonction du poids des produits admissibles livrés aux communautés qui y ont droit. On note par ailleurs dans le rapport que trois entreprises reçoivent 80 % des fonds versés.

Quant au prix du panier d’épicerie, il aurait baissé de 8 % entre 2012 et 2013 selon le ministère, alors qu’il a augmenté de 2,4 % selon le Vérificateur général. Comme le dit M. Saganash, si ce ne sont pas les consommateurs des communautés nordiques isolées qui profitent de cette aide, quelqu’un d’autre en bénéficie. Qui ?

 

Les sommes en jeu sont importantes et ceux à qui elles sont destinées en ont un cruel besoin, ce que le gouvernement n’aime pas se faire rappeler. Quand le rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter, est venu en mission au Canada en 2012, la ministre de l’Environnement et députée du Nunavut, Leona Aglukkaq, l’avait accusé de ne rien comprendre à la réalité du Nord et de faire preuve de paternalisme.

M. De Schutter s’était inquiété de la détresse alimentaire d’un trop grand nombre d’autochtones. Mme Aglukkaq avait rétorqué que l’insécurité alimentaire de plusieurs communautés était attribuable aux batailles menées par des environnementalistes contre le mode de vie traditionnel.

En fait, elle aurait eu intérêt à écouter M. De Schutter, car il relevait lui aussi qu’en « l’absence de contrôle approprié par ceux à qui le programme est censé profiter, il n’est pas certain que celui-ci permette d’obtenir le résultat souhaité ».

M. Ferguson soulignait mardi ce « fossé qui se creuse quand les ministères ne savent pas vraiment si les services qu’ils fournissent correspondent aux besoins de leurs clientèles ». Le décalage entre ce que disent les uns et ce que vivent les autres alimente la méfiance et tout le monde en sort perdant. Le gouvernement gagnerait à faire le pari de la transparence.

4 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 26 novembre 2014 07 h 50

    Sans bon sens

    La mythologie du Grand Nord a assez duré. S'il n'y a pas de travail là-bas et qu'en plus la nourriture doit venir du Sud et coûte une fortune, pourquoi y rester? Déménagez à Québec, Mississauga ou Calgary, là où il y a du travail. C'est ce que font les millions de Pakistanais, de Maghrébins ou de Roumains qui viennent ici améliorer leur sort. Le mythe, hélas entretenu par eux-mêmes, du confinement des autochtones dans certains territoires inhospitaliers et de la conservation d'un supposé mode de vie ancestral déconnecté du 21ième siècle est la honte du Canada, comme l'esclavage des Noirs aux ÉU.

    • Jean Richard - Abonné 26 novembre 2014 10 h 15

      Vous oubliez peut-être une chose importante : cette notion d'occupation du territoire qui, dans le cas des Inuit surtout, a été à l'origine de bien des problèmes de survie pour ces gens.

      Vous oubliez une deuxième chose importante : si les territoires des autochtones avaient été si inhospitaliers, ces peuples n'auraient pas survécu pendant des siècles. Il se pourrait que dans bien des cas, l'inhospitalité soit la conséquence d'une dépossession des ressources nécessaires à la survie.

      Vous oubliez une troisième chose non sans importance : les millions de Pakistanais, de Maghrébins ou de Roumains venus ici pourraient en apparence avoir améliorer dans plusieurs cas (mais pas tous) leur condition économique, mais il y a un malaise qui persiste, à savoir qu'ils ne sont pas toujours traités avec égalité, avec équité. La même chose est vraie pour les autochtones, même s'ils étaient ici les premiers.

      Quand on a déjà travaillé (et habité) dans le Nunavut et qu'on vit maintenant entouré d'immigrants, il y a des choses qu'on voit avec d'autres lunettes que celles de ceux qui sont prompts à lancer des solutions trop simples pour ne pas être simplistes à des problèmes complexes.

    • Bernard Terreault - Abonné 26 novembre 2014 10 h 32

      A Monsieur Richard: oui les Inuits et d'autres autochtones ont "survécu" (je note le mot) des millénaires dans ces territoires, mais en étant bien peu nombreux, et en se nourissant de chasse ou de pêche dans des abris de fortune. Aujourd'hui, en contact avec notre société technologique, et bien plus nombreux qu'avant grâce à la médecine, ils ne peuvent pas "survivre" dans leur mode de vie ancestral. De plus, ils ne veulent pas juste "survivre" mais "vivre" et profiter des avantages de confort, de diversité de nourriture, de divertissement, qu'offre la vie moderne des pays développés.

    • Sylvain Auclair - Abonné 26 novembre 2014 12 h 29

      Sans vouloir défendre la position de M. Terreault, reconnaissez, monsieur Richard, qu'il n'y jamais eu, de mémoire d'archéologue, d'arbres ou de récoltes dans le Grand Nord, et qu'à moins de revenir à la chasse uniquement, on doit faire venir à peu près tout du Sud. Les Inuits ne veulent sans doute pas retourner aux iglous et aux tentes de peau, et chasser au harpon à pointe d'os en risquant plus souvent qu'autrement d'y laisser leur peau.