Se faire raconter des histoires

Dans un texte célèbre sur le théâtre, Denis Diderot dit aux comédiens : « Imaginez sur le bord du théâtre un grand mur qui vous sépare du parterre et jouez comme si la toile ne se levait pas. » Cet écran imaginaire donne toute sa force aux illusions de la scène.

Quand un personnage brise cette convention pour s’adresser directement au public, on dit qu’il brise le quatrième mur. L’effet toujours très déstabilisant tire le spectateur de son sommeil dogmatique, révèle le monde réel derrière les ombres, dévoile les mécanismes du simulacre.

La fuite majeure du plan stratégique de TransCanada pour faire accepter par l’opinion publique québécoise son projet de pipeline Énergie Est a eu cet effet d’un décrochage magistral sur la grande scène des communications politico-sociales. Soudain, dans le théâtre de nos vies stupéfiées par les surdoses d’intoxication, un aparté a servi à chuchoter à la salle : et c’est ainsi qu’on vous bourre jour après jour.

Le Strategic Plan : Québec est un chef-d’oeuvre de plusieurs points de vue, y compris pour les rapports entre les deux pôles des communications, ces frères ennemis que sont les relationnistes et les journalistes. On y retrouve par exemple tout le nouveau vocabulaire des communications et du journalisme de pointe qui n’en a que pour les nouvelles techniques narratives, le « storytelling », les manières à la mode de « raconter des histoires », dans les deux sens de la formule. Concrètement, cela veut dire que, dans les prochains mois, les médias, vieux et neufs, vont comme par hasard dénicher de belles anecdotes touchantes pour incarner les bienfaits du pipeline.

Ce n’est évidemment pas le seul moyen d’illusionner. Les pros des communications recommandent de surveiller très finement la production de tous les médias sur le sujet controversé. Des firmes spécialisées épient maintenant les réseaux sociaux ou les journaux pour y dénicher la moindre mention d’un client.

L’information de base demeure le nerf de cette guerre. Il faut savoir ce qui est dit avant de chercher à changer, à orienter ou à corriger le discours. Le plan stratégique prévoit tous les cas types, allant de la simple erreur factuelle à corriger jusqu’à la crise déclenchée par une nouvelle au sujet de la « marque ».

Les nouveaux médias sont particulièrement sollicités. Le rapport propose de déployer un « leadership numérique » et une « infrastructure numérique » avec des équipes basées à Calgary, à Toronto et à Québec. Il est prévu par exemple de « convertir des citoyens ordinaires en militants ».

Le rapport suggère aussi d’envoyer un questionnaire aux journalistes sous prétexte de mesurer leur compréhension du dossier. Les résultats montreraient qui pense quoi. Des voyages de presse à Calgary suivraient.

Là encore, ce n’est que routine habituelle. Le bien nommé « plan stratégique », obsédé par le vocabulaire militaire (« combat », « conquête », etc.) emprunte en fait aux armées leurs techniques de propagande. Autrefois, les soldats censuraient les articles. Maintenant, les journalistes triés après une analyse fine de leurs reportages sont « embedded » dans les fourgons pour mieux être manipulés.

Le document prend aussi acte de la crise des médias pour évidemment recommander de la tourner à son avantage. « La réalité médiatique actuelle, c’est que les journalistes sont confrontés à des heures de tombée serrées avec l’obligation de produire chaque jour plusieurs histoires sur une variété de sujets, dit le texte. Dans ce contexte, ils ont peu de temps pour effectuer des recherches et ils vont donc utiliser l’information et les porte-parole les plus faciles à rejoindre. » Les collègues anglais parlent du barattage (churning) de l’info. La pratique très courante consiste à brasser un document promotionnel pour en tirer un article. Le site churnalism.com permet de retracer le pourcentage d’un article copié directement d’un communiqué de presse.

Au fond, voilà le plus grand mérite de ce document exemplaire : il rappelle une pratique généralisée dans nos sociétés où des lobbies surpuissants, aidés de leurs chroniqueurs et reporters naturels, continuent de manoeuvrer et de désinformer dans leurs intérêts.

Tous les médias, dans toutes les sections, des plus molles aux plus dures, du culturel au politique, se remplissent des produits de nos machines à fabriquer de l’asservissement massifié, du divertissement industriel, du fait divers qui fait diversion, etc. Le Québec, la label province, compte maintenant six professionnels des relations publiques et du marketing pour un journaliste. Et dans ce lot réputé au service du débat, des faits et de la démocratie, combien d’entre nous retournent le clavier dans la plaie ?

Selon une formule célèbre, l’information, c’est ce que quelqu’un quelque part ne veut pas voir diffuser. Et tout le reste n’est que publicité.

Mais bon, le plus souvent, ce jeu du mensonge et de la vérité se déroule « comme si le voile ne se levait pas ». Le quatrième mur est refermé. Retournons nous faire raconter des histoires en paix…

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

9 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 24 novembre 2014 05 h 56

    Panneau

    Je ne vous compterai donc pas de ceux qui vont tomber dans le panneau. Aujourd'hui est le jour où les journalistes peuvent nous prouver leur indépendance médiatique.

    Bonne journée.

    PL

  • Gilles Delisle - Abonné 24 novembre 2014 07 h 00

    Un relationniste parle!

    Très bon article! Cette fin de semaine, dans le Devoir, un relationniste d'expérience dénoncait les journalistes qui avaient critiqué le plan Edelman. Pour faire suite à votre article, voici ce qu'on pouvait lire de ce monsieur: " Acheter l'opinion publique en contribuant financièrement à divers projets, acheter la science en financant une chaire de recherche. Dans la mesure où tout se fait ouvertement et dans les règles, où est le problème?" Quand on a les deux pieds dedans depuis 35 ans, la manipulation de l'information et de la population devient un "business as usual".

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 24 novembre 2014 11 h 13

      Bien dit,M Delisle. J-P.Grise

  • David Sanschagrin - Abonné 24 novembre 2014 07 h 46

    Edward Bernays

    Quand on voit ça, on se dit que le livre "Propaganda" du pionnier de la manipulation n'a pas vieilli d'un iota. Ça semble même être le livre de chevet du "gouvernement invisible" de l'opinion publique que sont les agences de relations publiques. Dire que ces dernières et les lobbyistes ont le culot de se dire un rouage essentiel de notre conversation démocratique.

    • Marie-Michelle Poisson - Inscrite 26 novembre 2014 09 h 01

      La stratége de communication publique mise au point par Edelman pour le compte de TransCanada est bien connue et porte un nom: "product defense strategy" ou stratégie de défense de produit.

      Elle est déjà bien documentée. On peut lire à ce sujet plusieurs livres parus récemment qui dénoncent ce phénomène. Notamment "Doubt is their product, how Industry's Assault on science threatens your Health " de l’épidémiologiste américain Daniel Michaels phD, "La fabrique du mensonge" du journaliste d’enquête Stéphane Foucart et la traduction d'un classique du genre, « Propaganda,Comment manipuler l’opinion en démocratie » de Edward Bernays, préfacé par Normand Baillargeon.

      Les deux premiers ouvrages décrivent, chapitre par chapitre, les éléments clés de cette stratégie qui a été d'abord mise au point pour défendre les intérêts de l'industrie du tabac malgré les évidences scientifiques de la nocivité de ce produit.

      Cette stratégie a été appliquée au Québec dans les dossiers de l'amiante, du gaz de shiste et par Hydro-Québec pour a défense des compteurs dits "intelligents" et plus largement mise en oeuvre actuellement par les lobbies des technologies sans fil malgré les nombreuses alarmes sanitaires quant aux effets nocifs de l'exposition prolongée aux ondes électromagnétiques.

      Deux documentaires récents ont choisi comme trame de leur démonstration la dénonciation de la stratégie de défense de produit telle qu’exposée par D. Michaels dans « Doubt is their product » : "Gaz land 2" et "Ondes, science et manigances".

      Plus on étudie le phénomène de la "defense de produit" plus on réalise à quel point ces stratégies sont immorales; non seulement ces stratégies détournent l'allégeance de nos élus et décideurs en faveur de l'industrie mais cela a pour de conséquence de saboter le bon fonctionnement de la démocratie et des institutions sensées informer et protéger les citoyens.

  • Jean-François Trottier - Inscrit 24 novembre 2014 09 h 52

    Je cherche, je cherche...

    "...ces frères ennemis que sont les relationnistes et les journalistes."

    Où ça, des frères ennemis ? Iceux sont comme compères et chantent à l'unisson depuis au moins 30 ans, en tout cas selon ma mémoire.

    À peine parfois un journaliste d'ENQUÊTE montrera quelques ficelles trops évidentes mais en général les enquêteurs trouvent surtout chez ceux qui n'ont pas encore compris et donc n'ont pas de relationniste, par exemple les contracteurs de construction et travaux routiers. Gageons que la situation va changer.

    Le journaliste veut du papier, le relationniste lui en fournit. Le journaliste, sourire en coin et désabusé, enregistre le tout, en riant rédige son article, l'envoie aux presses en se roulant à terre... Il a, lui, l'intelligence de n'avoir pas avalé un mot de ce que compère relationniste lui a servi mais, par chance, rien n'y paraît dans son article.

    Eh, il ne va pas commencer à perdre de sa neutralité proverbiale en donnant son opinion tout de même! Il a relaté les faits tels que reçus. Bon, il sait que tout plein d'entorses se sont glissées partout, ce qui détourne et même renverse la vérité, et alors ? Au lecteur de se faire une opinion. Pas sa faute si le lecteur, lui, manque de clairvoyance. Au moins le journaliste a préservé la sienne.

    Ben oui, parfois un, deux puis trois lecteurs finissent par "allumer"... sur un sujet, ou deux, ou trois. Pendant ce temps des centaines d'évêques de l'information nous assènent leur crosse "ça sert d'otage" en plein face et nous avalons les "loi du marché", "vraies affaires", "utilisateur payeur" et autres chaires d'université pour étudier l'environnement ou le système carcéral.

    Eh oui, les relationnistes sont par définition des trafiquants d'infomation, les journalistes sont acheteurs et nous sommes leur menue monnaie.
    J'aimerais dire que c'est dur à accepter mais en fait tout ça est d'un mou! Une gibelotte.

  • Pascal Lapointe - Inscrit 24 novembre 2014 12 h 04

    Relations publiques et pétrole

    Je découvre pour ma part qu'il y aurait un travail d'éducation du public à faire sur l'éthique des relations publiques: http://www.sciencepresse.qc.ca/actualite/2014/11/2