Le temps des bouffons

Le chef intérimaire du PQ, Stéphane Bédard, avait pris son air funèbre jeudi : « Triste journée. Une journée sous le signe du mensonge, un mensonge parce que le premier ministre n’avait jamais dit une telle chose en campagne électorale. Je vous dirais même purement et simplement : c’est malhonnête ce qu’il annonce aujourd’hui, littéralement. »

Je ne sais pas si M. Bédard s’imagine que quelqu’un croit encore à la sincérité de ces indignations sur commande. Les libéraux nous avaient offert le même spectacle l’an dernier quand le gouvernement Marois avait manqué lui aussi à sa promesse de ne pas hausser le tarif des garderies dans un premier mandat, imitant en cela le gouvernement Charest coupable de la même duplicité en 2003. À force de se répéter, cela tourne à la bouffonnerie.

Bien sûr, les libéraux ont encore trompé les électeurs. D’ailleurs, on se demande encore pourquoi ils ont promis d’annuler la hausse à 8 $, puis à 9 $, qui avait été annoncée dans le deuxième budget de Nicolas Marceau. Une augmentation n’est jamais agréable, mais la population avait semblé très bien comprendre que le statu quo ne pouvait pas être maintenu éternellement. Contrairement à ceux et celles qu’elle élit pour la représenter, elle sait très bien distinguer le possible et le souhaitable.

D’ailleurs, malgré les cris d’orfraie poussés par les partis d’opposition, la modulation du tarif en fonction des revenus des usagers semble avoir la faveur d’une nette majorité (60 %) de Québécois, dont 65 % des électeurs caquistes, 54 % des péquistes et même 46 % des solidaires, selon un récent sondage Léger Marketing–Le Devoir.

 

Outre une partisanerie dont il serait illusoire d’espérer la disparition, la principale raison de la répétition de cette navrante comédie est l’ignorance de la situation exacte des finances publiques à la veille d’une élection, qui permet la multiplication de promesses trop souvent irréalistes.

En réalité, les partis d’opposition savent parfaitement que le gouvernement sortant enjolive le portrait, puisqu’ils font la même chose quand ils sont eux-mêmes au pouvoir, mais ils font semblant d’y croire. C’est seulement une fois élu que l’heureux gagnant prend conscience avec un effroi théâtral qu’on lui a caché la triste vérité qui l’empêche malheureusement de tenir ses engagements.

D’un lendemain d’élection à l’autre, le « trou » qu’on découvre est de plus en plus profond, ce qui entraîne une inflation correspondante des compressions budgétaires et des lamentations qu’elles provoquent.

Si les militants péquistes ont parfois du mal à accepter qu’on fasse aujourd’hui ce qu’on dénonçait hier, le pragmatisme légendaire des libéraux leur rend la contradiction plus facilement supportable. La CAQ et QS n’ayant jamais eu l’occasion de former un gouvernement, on ne peut pas les accuser de renier leurs engagements, mais François Legault doit parfois se livrer à d’assez déroutantes contorsions intellectuelles pour dénoncer les choix du gouvernement Couillard tout en l’accusant de voler ses propres idées.

 

Il serait hautement souhaitable que tout le monde sache réellement à quoi s’en tenir sur la situation des finances publiques avant les élections. Ceux qui réclament à grands cris un mécanisme de vérification quand ils sont dans l’opposition démontrent toutefois moins d’enthousiasme quand ils arrivent au pouvoir. Le PQ a déjà proposé la création d’un Directeur parlementaire du budget, comme il en existe un à Ottawa, mais il a fallu que les partis d’opposition forcent la main au gouvernement Marois pour que le vérificateur général puisse examiner ses chiffres. Et encore, le ministère des Finances a offert une collaboration la plus minimale possible.

À la page A-108 d’un des nombreux documents qui étaient annexés au budget du 4 juin dernier, on annonçait que la Loi sur l’administration financière serait modifiée pour imposer au ministre des Finances la publication d’un rapport sur l’état des finances publiques « au plus tard trois mois avant la date prévue pour les élections générales à date fixe ». Il est également prévu de modifier la Loi sur le vérificateur général pour lui confier le mandat d’examiner ledit rapport.

Jusqu’à présent, le bureau du vérificateur général n’a encore reçu aucun avis en ce sens. Certes, les prochaines élections sont encore loin et le gouvernement a bien d’autres chats à fouetter ces temps-ci. Il pourrait cependant être utile de lui rappeler périodiquement cet engagement. La mémoire est une faculté qui oublie encore plus facilement quand cela est avantageux.

Le spectacle auquel nous avons assisté cette semaine démontre toutefois la nécessité d’en finir avec le temps des bouffons, tout en sachant très bien qu’il s’agira simplement d’un au revoir.

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