Histoires de files

Les salons du livre sont un excitant bain de foule pour les auteurs qui sortent de leur solitude et qui créent toutes sortes de rencontres. Ici, Priska Poirier.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les salons du livre sont un excitant bain de foule pour les auteurs qui sortent de leur solitude et qui créent toutes sortes de rencontres. Ici, Priska Poirier.

Au moment où vous lisez ces lignes, Aimée Verret est assise à sa table pour une troisième journée au Salon du livre de Montréal. Ses sept stylos à bille aux couleurs punchées sont cordés à côté d’Inséparables, son roman pour adolescentes. Une petite attention pour égayer les dédicaces de son premier roman. Si ses consoeurs de la populaire série Ouate de phoque sont aussi à l’horaire, l’auteure et poète sera totalement éclipsée par leur file. « Dans ce temps-là, je n’existe plus ! » Une sensation vécue par bien des écrivains.

Au cours de sa carrière, l’auteur observe plusieurs types de files dans les salons. La petite file (une poignée de personnes), la file (ô joie, une quinzaine de lecteurs) et la « vraie » file, réservée aux auteurs de best-sellers, celle où des centaines de lecteurs patientent entre les cordons pour voir les India Desjardins, Bryan Perro, Ken Follett et autres gros canons du livre.

Et il y a aussi le pas-de-file.

« Ah, celle-là, je la connais bien ! », s’exclame Simon Boulerice. Alain Farah aussi. Matthieu Simard aussi. Elise Gravel aussi. « T’es assis et tu souris dans le vide en espérant que les gens passent. Pis t’es humilié, avoue l’illustratrice connue pour ses petits monstres. C’est difficile de ne pas te comparer et de te convaincre que t’es pas une nobody, quand t’es assis à côté d’une superstar qui a 300 personnes devant elle. »

Chef de file

Patrick Sénécal a ce privilège d’attirer les foules lors de séances de dédicaces. Quand le maître québécois de l’horreur s’assoit à sa table après que son éditeur lui eut fourni un crayon (il oublie toujours le sien), des centaines de lecteurs l’attendent déjà, parfois depuis plus d’une heure. « Dans la vie, j’ai aucune patience pour faire la file, alors je suis admiratif en tabarnouche de ces gens-là, et ils méritent que je prenne quelques minutes pour leur parler. J’ai intérêt à être fin ! »

Il se souvient de son premier salon, quand il n’était pas connu et qu’il avait une poignée de personnes qui passaient le voir. Il avait le temps de les questionner, de leur demander comment ils en étaient venus à acheter son livre…

« Quand j’étais jeune, je trouvais bizarre le phénomène des fans, je ne comprenais pas pourquoi le monde voulait des autographes, note Sénécal au téléphone. Pour moi, le fait qu’un auteur accepte de signer un livre criait tout haut : “ Je suis une vedette et je l’accepte ”, mais pourtant, refuser de signer des livres donne l’air encore plus snob. À force de rencontrer les gens dans les salons, j’ai fini par comprendre qu’ils ont envie de te voir et que ça les rend heureux, alors j’ai arrêté d’intellectualiser ça. » Surtout qu’il ne s’ennuie jamais dans les salons.

Et on le croit sur parole, à lire les témoignages des auteurs dans Passez au salon. 150 anecdotes de salons du livre, écrit par Isabelle Massé et Hugo Lafontaine. Comment s’ennuyer quand on se fait inviter à des partouzes inspirées d’Aliss et qu’on reçoit des cadeaux gommés de fausse hémoglobine ?

Foire aux honneurs

Les salons sont un excitant bain de foule pour les auteurs qui sortent de leur solitude et qui créent toutes sortes de rencontres.

Des visiteurs, il y en a de tous les types. « Y a celui qui est là pour prendre son temps et découvrir, dit Matthieu Simard. Il ne te connaît pas et il te demande de lui faire un résumé de ton livre. Celui-là, tu ne sais jamais s’il t’écoute, parce qu’il a l’air de lire la 4e de couverture. Il y a ceux qui achètent ton livre et qui découvrent que tu fais des dédicaces dans une heure, alors ils repassent te voir. Y a ceux qui arrivent avec leur vieux Ça sent la coupe tout écorné. Ça me touche de voir que, parmi les 2000 auteurs en signature au salon de Montréal, des gens planifient leur visite en fonction de mon horaire, c’est assez émouvant. Ça justifie notre présence. »

Quand c’est tranquille, les auteurs s’occupent avec les moyens du bord. Ils ne peuvent pas trop pianoter sur leur cellulaire (au risque d’avoir l’air bête), alors ceux qui en ont le talent dessinent (une excellente technique pour piquer la curiosité des jeunes), indiquent aux visiteurs où sont les toilettes (quoiqu’ils s’en passeraient), picolent en cachette, une bouteille aux pieds, essaient d’hameçonner les passants en leur parlant de leur livre (et ont l’impression d’être des vendeurs plus que des auteurs).

Quand ils sont moins à l’aise avec le discours de vente, ils laissent leur sourire sincère faire son oeuvre. C’est la technique Boulerice et l’auteur de Jeanne Moreau a le sourire à l’envers, s’y connaît dans ce département : « J’ai l’impression d’être un préposé dans une boutique de sourires. » Prolifique, il mettra son art en pratique à six tables, chez autant de maisons d’édition différentes, ce samedi.

La première fois

Bien que la file soit un sceau de popularité davantage que de qualité, les auteurs aspirent à la vivre au moins une fois. Matthieu Simard a eu cette belle surprise un an après la sortie de La tendresse attendra. « J’avais une file, avec deux cordons pis toute. Je capotais. »

C’est la seule fois qu’il avait oublié d’apporter son crayon.

L’effet post-Tout le monde en parle fait instantanément gagner en popularité ; Simon Boulerice et Alain Farah ont récolté les fruits de leur passage sur le plateau, l’automne dernier. La file d’une quinzaine de personnes à sa table de Leméac, Simon Boulerice la croyait pour Michel Tremblay.

Une file n’est pas une étape assurée dans la vie d’un auteur, et c’est encore moins quelque chose de garanti, explique Farah. L’auteur de Pourquoi Bologne a ressenti un soulagement en voyant la vingtaine de personnes qui l’attendaient, l’année dernière.

Il reconnaît sa chance d’avoir vécu un moment comme celui-là. « Et je suis presque sûr que je n’en aurai pas cette année. Peut-être que ça ne m’arrivera plus jamais », note-t-il sur le ton d’un Pascal Yiacouvakis annonçant un retour aux normales de saison après une canicule. Il prédit que Normand Baillargeon — invité à TLMEP dimanche dernier — connaîtra à son tour un salon complètement dément.

Le professeur en littérature à l’Université McGill entretient un rapport particulier avec la file, car, en tant que lecteur, il la pratique toujours, pour le plaisir de l’attente. C’est un moment très étrange que de rencontrer un écrivain qu’on aime, de lui faire signer un livre, de lui glisser quelques mots et de repartir quelques secondes plus tard.

Simon Boulerice aussi est un lecteur à dédicaces. Récemment, le comédien, danseur et auteur de Javotte a rencontré Michael Delisle, tout juste lauréat du Grand Prix du livre de Montréal pour Le feu de mon père. « C’est mon auteur préféré, j’ai tout lu de lui. Il n’est pas une vedette, il n’y avait personne devant sa table et ça m’a permis de jaser avec lui. Il tenait une séance de signatures tout près de Marie Laberge. C’est toujours plus violent quand on te met à côté d’un gros vendeur. »

La séance de dédicaces nourrit autant le lecteur que l’auteur, que ce soit pendant les quelques secondes ou la quinzaine de minutes qu’ils passent ensemble. Parce que, pour une fois, l’auteur peut contempler toute la palette de lecteurs fascinés par l’univers qu’il a créé. Des gens qui ne sont pas des parents, ni des collègues ou des amis du secondaire. Mais des esthéticiennes, des avocats, des motards.

Des rencontres qui comptent. Avec ou sans file.

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