Le péché originel du souverainisme

Simon-Pierre Savard-Tremblay explique que la souveraineté ne doit pas être une option parmi tant d’autres possibles, mais une urgente nécessité pour assurer l’avenir d’un Québec français et libre.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Simon-Pierre Savard-Tremblay explique que la souveraineté ne doit pas être une option parmi tant d’autres possibles, mais une urgente nécessité pour assurer l’avenir d’un Québec français et libre.

Le souverainisme de province, c’est celui qui demande la permission d’exister, qui ne veut pas vraiment réussir, qui veut négocier à tout prix sa rupture avec le Canada par une entente, qui a peur de l’adversaire ; c’est « la souveraineté rampante » que dénonçait déjà Jean Larose, en 1994, dans un livre du même nom (Boréal). « Obliger la souveraineté à se justifier, en estimer la valeur à tel ou tel prix, écrivait-il, n’est-ce pas la nier en son principe ? »

Jeune étudiant à la maîtrise en sociologie à l’UQAM, Simon-Pierre Savard-Tremblay (SPST) situe au milieu des années 1970 « le point de non-retour », c’est-à-dire le glissement du projet indépendantiste vers ce qu’il appelle « le souverainisme de province ». À ce moment, écrit-il, « la culture politique indépendantiste a alors muté pour s’aménager en fonction des exigences de la partisanerie et des slogans accrocheurs ».

Dans Le souverainisme de province, un essai militant, tranchant et solidement argumenté, SPST fait, au fond, le procès de l’étapisme. « La dédramatisation du sens profond d’un appui au Parti québécois banalise la souveraineté, écrit-il, qui représente désormais si peu une urgence qu’elle peut être remise à plus tard. »

Rupture

Inspiré par les thèses de l’historien indépendantiste Maurice Séguin, selon lesquelles l’autodétermination est « un tout concret » permettant un « agir collectif » libre en tous domaines, SPST affirme que les véritables indépendantistes postulent « l’impossibilité de pallier la déconfiture nationale sans l’indépendance et perçoivent toute réforme du Canada comme relevant de l’utopie ». Là où le nationaliste peut croire possible pour le Québec de tirer son épingle du jeu par une démarche d’affirmation nationale à l’intérieur du Canada, l’indépendantiste clame la nécessité absolue de la rupture.

« L’indépendantisme, écrit SPST, traverse l’histoire nationale du Québec. » Sa version moderne et doctrinale apparaît dans les années 1920, dans l’oeuvre de Lionel Groulx. Il faut toutefois attendre le début des années 1960, et la naissance du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), pour le voir entrer dans l’arène électorale. La fondation du Parti québécois (PQ), en 1968, lui donne une légitimité populaire.

Aux élections de 1970 et de 1973, le programme péquiste repose sur un procès du régime provincial et du cadre canadien. Il est manifeste, alors, que « le pouvoir provincial en lui-même et pour lui-même se révèle impensable pour le parti indépendantiste », qui affirme que le processus d’accession à la souveraineté sera mis en branle au lendemain de son élection.

En 1973, toutefois, à quelques jours du vote, le PQ fait distribuer dans les foyers une carte de rappel qui dissocie l’élection du gouvernement et la réalisation de l’indépendance. Cette carte, écrit SPST, que Jean Garon a refusé de distribuer, est le « premier document étapiste ». Le PQ obtient 30 % du vote, mais ne fait élire que six députés.

Stratégie

Pour sortir de cette impasse, Claude Morin met en avant une stratégie étapiste. Le principe est connu : on propose d’abord un bon gouvernement, qui s’engage ensuite à tenir un référendum pour régler le sort de la question nationale. Un référendum permet d’obtenir une vraie majorité de voix en appui à la souveraineté et facilite, ce faisant, la reconnaissance du résultat par le Canada et sur la scène internationale. L’idée, c’est évident, a des vertus démocratiques et tactiques.

Or, selon SPST, elle fait entrer le ver dans le fruit. Les Pierre Bourgault, Andrée Ferretti (bizarrement jamais mentionnée dans cet essai), Camille Laurin et quelques autres l’ont déjà dit : cette stratégie pervertit l’idée d’indépendance. Si, en effet, on peut faire la preuve qu’un bon gouvernement québécois est possible dans le cadre canadien, cela ne peut avoir pour effet que de relativiser l’urgence et la nécessité de la rupture.

L’étapisme, de plus, « impose au PQ de se convertir à la critique politicienne au détriment du procès du régime », c’est-à-dire au provincialisme. En conditionnant, enfin, la souveraineté au projet d’association avec le Canada, on donne à ce dernier, dont on veut pourtant se libérer, le pouvoir ultime de faire échouer la démarche.

Ces critiques sont justes, mais, c’est un paradoxe, ne justifient pas pour autant l’abandon d’un certain étapisme. Une vérité conceptuelle, en effet, n’est pas nécessairement une vérité politique. Qui, par exemple, peut affirmer que, sans l’étapisme, le PQ et son projet auraient survécu et occupé l’espace public des quarante dernières années ?

Dans une démarche d’accession à l’indépendance, le référendum, aujourd’hui, tant au Québec qu’ailleurs dans le monde, est devenu un passage obligé. Il est évident, cependant, que, comme en 1995, et pour sortir de la logique provinciale, ce référendum doit donner un mandat exécutoire de réaliser l’indépendance, même si le Canada refuse de négocier une association.

Pour les indépendantistes, SPST a raison de le rappeler, la vraie souveraineté n’est pas une option parmi tant d’autres possibles, mais une urgente nécessité pour assurer l’avenir d’un Québec français et libre. C’est la raison pour laquelle « le mouvement souverainiste doit certes continuer à démontrer le caractère irréformable [du régime canadien][…], mais aussi redoubler d’efforts pour démontrer que chaque jour qui passe réduit les moyens du Québec ». Il lui faut, en d’autres termes, faire la pédagogie du caractère dramatique de la situation. Quand les Québécois en seront enfin convaincus, un référendum gagnant tranchera.

L’auteur sera en séance de signatures au Salon du livre de Montréal le dimanche 23 novembre.

Le mouvement souverainiste n’a plus de temps à perdre à tenter de s’expliquer, de se faire comprendre ou de se faire respecter par le régime canadien. […] C’est par une posture résolument indépendantiste que les souverainistes pourront faire valoir que le régime canadien condamne le Québec à gaspiller son potentiel tout en le contraignant à d’éternels compromis ridicules, à se satisfaire de demi-mesures.

Le souverainisme de province

Simon-Pierre Savard-Tremblay, Boréal, Montréal, 2014, 232 pages

5 commentaires
  • Dominique Durand - Inscrite 24 novembre 2014 03 h 52

    Où est passé André Boisclair?

    Avec son slogan «Ensemble», André Boisclair s'est positionné en 2005 comme le seul leader politique québécois capable de rallier tous les suffrages, même ceux des «puissances d'argent» et des «ethniques» décriés par Parizeau en 1995.

    Plusieurs éditoriaux du Globe and Mail de Toronto et de la Gazette de Montréal en font foi. Boisclair avait l'appui du Canada anglais et des anglo-québécois, parce que son projet rassembleur n'était pas axé «contre les anglais».

    Les Canadiens savent que le Québec est prêt pour l'indépendance. Mais ils ne veulent pas d'un affrontement politique qui déstabiliserait les deux pays et ferait fuir les investisseurs.

    Le Québec doit déclarer unilatéralement son indépendance, et opérer la scission dans l'harmonie et le consensus. Depuis 1760, aucun leader politique n'avait encore pu accomplir ce tour de force.

    René Lévesque a dit: «Quiconque paie ses impôts à Québec est Québécois», ce qui est faux bien sûr si on regarde les obligations fiscales des compagnies multinationales ou canadiennes qui opèrent au Québec.

    Le message de Boisclair était plutôt: «Quiconque vit au Québec est Québécois». C'est pour cela que nous étions tous derrière lui. Or il a été éjecté brutalement en 2006, de la façon la plus suspecte.

    J'ose espérer que ce n'est pas parce que les 125 députés québécois, mis devant le fait accompli, ont réalisé soudainement que dans un Québec indépendant, ils ne seraient plus députés...

    Ce n'est pas le genre de consensus dont nous avons besoin.

    • Marc Provencher - Inscrit 24 novembre 2014 09 h 50

      @ Dominique Durand

      «René Lévesque a dit: «Quiconque paie ses impôts à Québec est Québécois».»

      Peut-être y a-t-il plusieurs variantes de cette définition parce qu'il y aurait plusieurs discours. Quoi qu'il en soit, dans la version que j'ai retenue, René Lévesque, au lendemain de la victoire du PQ, à un journaliste anglophone qui lui demandait avec insistance : «Qui est québécois ?» (suivant probablement l'assignment habituel de trouver l'occasion d'accusations de racisme ou d'intolérance French) répondit:

      «Celui qui vote au Québec et paie ses taxes au Québec.»

      C'est presque ce que vous dites, mais à noter que "vote" vient avant "paye ses taxes". La définition de Québécois que Lévesque décrivait ce jour-là - pas tous les jours, car il était oscillant sur ce point comme nous le sommes tous - était une citoyenneté plutôt qu'une nationalité. Ce qui est précisément la différence entre patriotisme et nationalisme.

      «La guerre de 1939 aura montré même aux plus aveugles que rien n'est plus insensé et dangereux que de substituer exclusivement l'idée abstrait de Nation à la réalité de la vie sociale», concluait en 1944 le comte Sforza - un antifasciste de la première heure. Eh bien, Lévesque ne cherchait pas, lui, à substituer l'idée abstraite de Nation à la réalité de la vie sociale. Bien peu de nationalistes québécois OU canadiens, à leur échelle respective, peuvent en dire autant.

    • Max Windisch - Inscrit 24 novembre 2014 14 h 43

      @M. Provencher,

      Je lis souvent vos commentaires, dans lesquels je reconnais un fil conducteur original et instructif.

      De mon point de vue, il y aurait quelque chose comme une autre force de laquelle tenir compte. S'il s'agissait non pas tant de substituer une idée abstraite à la réalité, mais plutôt de reconnaître l'existence d'un sentiment noble et profondément humain (d'appartenance, de fierté, de solidarité etc.), et d'en valoriser l'expression? Je dois avouer que ce serait là un fil conducteur dont je n'entends presque plus la résonance (le bruit ambiant allant bien plus dans le sens d'avantages économiques espérés et autres conditions hypothétiques d'un ordre peu ou pas spirituel). Reste que je serais curieux de savoir si pour vous, la reconnaissance d'un tel sentiment compte pour quelque chose, et quelle juste place vous lui accorderiez.

  • Diane Veilleux - Inscrite 24 novembre 2014 11 h 41

    Et qui si nous étions états-uniens serait du patriotisme admirable fondement de la nation.

    • Marc Provencher - Inscrit 24 novembre 2014 12 h 38

      L'unité démocratique de l'Angleterre en 1648/1688, des États-Unis en 1776 et de la France en 1789 ont été le résultat de révolutions, bains de sang et brassage historique qui fait le peuple et la patrie en même temps.

      En revanche, l'unité démocratique de l'Italie en 1860 et celle du Canada en 1867 ont été le résultat d'un processus diplomatique et politique, qui assemble le nouveau bloc géopolitique de pièces et de morceaux, mais laisse intactes les frontières culturelles au sein du nouveau pays, en sorte que les frontières culturelles et les frontières politiques (la citoyenneté et la nationalité) ne se correspondent pas. À ceux qui ont le modèle de l'État Nation vissé au fond du crâne - que ce modèle soit importé d'Angleterre ou de France - un tel processus semble inachevé, inabouti, car il leur faut une "identité nationale", il faut que l'identité devienne nationale pour correspondre à l'État. C'est pour cela que le cofondateur du Canada, John A. MacDonald, put transposer ici en 1867 la gaffe historique que Massimo D'Azeglio avait commise en 1861 et qui venait de faire le tour du monde:

      1861 : « Nous avons fait l'Italie, il nous reste maintenant à faire les Italiens ! »

      1867 : « Nous avons fait le Canada, maintenant nous devons faire les Canadiens ! »

      Dans les deux cas, on ne pouvait se dire, en se bouchant les oreilles, qu'une seule chose: « Porca miseria ! » « Malheur de malheur ! »

      Faire l'Italie, faire le Canada, faire le Québec : voilà le patriotisme.

      Faire les Italiens, faire les Canadiens, faire les Québécois : voilà le nationalisme.

      Le second terme est identitaire, le premier ne l'est pas.

      Aujourd'hui encore, à l'échelle soit du Canada, soit du Québec, mes ennemis les nationalistes québécois et canadiens veulent forcer les frontières culturelles et les frontières politiques à se correspondre, ils veulent visser l'identité dans la citoyenneté. Bref, ils veulent substituer l'idée abstraite de Nation à la réalité de la vie sociale.