Pas tannés de mourir?

À l’avant-plan, il y a la mort soudaine d’un homme qui a été un mentor, une inspiration et un animateur absolument hors de l’ordinaire pour des milliers de mordus de la radio. Jacques Bertrand, pour ne pas le nommer. Un homme qui, malgré son originalité et plus de 30 ans de loyaux services à l’antenne de Radio-Canada, a été retiré des ondes en juin dernier. Personne n’a encore dit de quoi il est mort. Tout le monde a son petit dessein dans la tête.

Derrière lui, il y a la maison de Radio-Canada, la société d’État qui a jadis révolutionné nos vies, nous a fait chanter, danser, atterrir sur la Lune, pleurer le bébé dans les bras, nous a éduqués et titillés comme nulle autre. Un trésor national qui nous coûte moins que rien — deux bouteilles de vin cheap ou encore cinq cafés Starbucks et demi par année par tête de pipe, disaient les pancartes qui déambulaient boulevard René-Lévesque, dimanche dernier —, mais qui ratatine aujourd’hui à vue d’oeil : environ 3000 postes et 250 millions de dollars en moins au cours des cinq dernières années seulement. On largue les collections de disques, les beaux costumes, la seule émission qui nous parle du vaste monde, un directeur de l’information expérimenté et fort apprécié, tout en dépensant des millions pour se coller un adverbe dans le front (« ICI » Radio-Canada). On joue dur aussi côté congédiement. La directrice de la salle de rédaction anglaise a reçu son congé en quittant la pièce, vraisemblablement pour aller aux toilettes. On l’a aussitôt accompagnée à la sortie.

Au suivant.

À l’arrière-scène, le gouvernement. Celui d’Ottawa, d’abord, qui, depuis l’élection des conservateurs en 2006, a serré la vis, non seulement à Radio-Canada, mais à l’accès à l’information, aux données scientifiques, aux tournées culturelles, aux réfugiées, aux chômeurs, aux centres de femmes et aux bélugas du Saint-Laurent. Celui de Québec également qui, depuis avril 2014, ne vit qu’à une enseigne, l’austérité, et procède impassiblement à des coupes sans précédent. Devant le massacre qui s’opère à Radio-Canada, le premier ministre Couillard s’est contenté d’ailleurs d’opiner du bonnet, offrant un autre exemple de sa surdité d’oreille devant les implications culturelles pour le Québec.

Alors que nos dirigeants accusent, eux, un certain embonpoint, les perspectives d’avenir, elles, n’auront jamais été aussi maigres. Il faut éviter les allusions personnelles, je sais, mais le contraste est quand même saisissant : nos leaders engraissent et nous, légendaire classe moyenne, on s’étiole.

Et nous voilà arrivés à la toile de fond : le monde ordinaire. « Malgré la percée technologique, malgré une croissance de la productivité de la main-d’oeuvre de 50 %, malgré l’arrivée massive des femmes sur le marché du travail, malgré tout ça, le revenu de la famille moyenne n’a pas bougé depuis 30 ans », dit l’économiste canadien Jim Stanford. De plus, selon l’Institut de recherche et d’information socio-économiques, l’endettement des ménages québécois a plus que triplé entre 1976 et 2012, passant de 40 % à presque 140 % du revenu annuel. Au Québec comme ailleurs en Amérique, « le phénomène majeur des 30 dernières années est l’augmentation toujours plus grande des inégalités ».

Selon The Onion, l’équivalent de Charlie Hebdo aux États-Unis, l’écart entre riches et pauvres« cette vaste étendue millénaire qui inspire humilité et émerveillement » — devrait être déclaré la huitième merveille du monde puisqu’un des symboles les plus durables de l’évolution humaine. En effet, les riches s’enrichissent et, tout le contraire de nous, travaillent aujourd’hui moins fort pour leur argent, les pauvres augmentent et la classe moyenne est saignée à blanc. Derrière cette pyramide immonde, des paradis fiscaux mis en place depuis les années 50 mettent aujourd’hui « plus de la moitié du stock mondial d’argent hors de portée des finances publiques », comme l’explique le documentaire Le prix à payer de Harold Crooks.

On se demande, en fait, comment on peut assister aussi docilement à notre propre appauvrissement, pas seulement économique mais aussi politique, social et culturel. À tous les niveaux, on se fait manger la laine sur le dos. Vous n’êtes pas tannés de mourir, bande de caves ? demandait le poète Claude Péloquin. Quarante ans plus tard, la phrase paraît plus prophétique que jamais.

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39 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 19 novembre 2014 00 h 40

    Ca passe ou ca casse

    Madame le pire ne serait il pas ne pas vouloir le voire,nous faisons parti de la planète a ce que je sache et puis nous les avons perdus ces deux maudits de référendums, en 2008 les pertes de la caisse generale de financement n'étaient ils pas de 40 milliards. Peut etre sommes nous a la limite, ca passe ou ca casse

    • François Séguin - Abonné 19 novembre 2014 07 h 55

      "Deux maudits référendums"

      Vous croyez sincèrement qu'un troisième référendum gagné, disons, par un PKP, mettrait fin au ratatinement de la classe moyenne québécoise et permettrait le développement de nos services publics!

      On peut être indépendantiste sans être dupe. Madame Pelletier en est un excellent exemple.

  • Jacques Baril - Inscrit 19 novembre 2014 03 h 40

    Quid?!

    «Vous n’êtes pas tannés de mourir, bande de caves?» Oups! http://ici.radio-canada.ca/emissions/tout_le_monde M'enfin. C'est comme «les votes ethniques» c. «des votes ethniques». Misère.

  • Guy Sylvestre - Abonné 19 novembre 2014 06 h 35

    Tanné….très tanné.

    Il arrive parfois de lire et entendre certains commentaires qui laissent perplexes. Macadam Tribu était une référence au plan culturel où Radio-Canada sabre dans tous ce qui touche la culture « non conventionnelle » désolant à voir.

    La radio est un média qui porte, certaines de celles-ci dénoncent que des deniers publics soient investis dans la radio publique, qui par conséquent est une iniquité à leur égard, malgré certains crédits d’impôt. Donc, nous sommes, particulièrement à Québec investi par des propos qui vise à réduire le sens civique. Pensons aux propos des messieurs Labeaume, Amad, Couillard et autres, qui stigmates les acquis du Québec.

    Tanné? Oui, quoique les rhétoriques véhiculés par ces radios réussissent à amalgamé des gens telle que la Nordique Nation « pour laquelle des deniers publics y sont investis » et autour de projets vides de sens qui sont de même nature que les propos d’un certain humoristes.


    Le chef Macadam-Tribu nous avons perdu.

  • Jacques Brisson - Inscrit 19 novembre 2014 06 h 40

    On se le demande effectivement...

    On se demande effectivement comment peut-on assister aussi docilement à notre propre appauvrissement... docilement, dans l'indifférence, dans l'ignorance, dans la non-chalance, dans la division, dans l'individualisme... et surtout que faire? prendre la rue? faire la grève? faire la révolution? Serions-nous après tout, collectivement, un troupeau de moutons dirigés par les clowns qu'ils méritent? Et les stratèges à la Edelman avaient raison?

    • Jean Lapierre - Inscrit 19 novembre 2014 09 h 20

      La docilité a bien meilleur goût. Comme au temps de la Rome antique, "du pain et des jeux", voilà la bonne recette pour faire taire le peuple (quoique pour ce qui du pain il y en a de moins en moins pour un grand nombre). La culture, à Radio-Can, a été remplacée par des jeux et par de l'information pour rire: tout le monde en parle, et tout le monde s'amuse. Pendant ce temps la démocratie en prend pour son rhume, Harper l'a bien compris.

    • Richard Laroche - Inscrit 19 novembre 2014 09 h 37

      Que faire?

      Collez un Iphone dans le front de tous ceux qui prétendent nous représenter, diffusez en direct sur internet tout ce qu'ils font de leur journée de travail. Ils prétendent nous représenter. C'est donc que quand quelqu'un s'adresse à un représentant élu, il s'adresse également à nous tous non?

      C'est aux lobbyistes à protéger leurs informations stratégiques. S'ils ont`des faveurs à demander à nos représentants, ils les demandent à nous tous et c'est leur responsabilité d'exposer publiquement les arguments pour gagner leur cause.

      Écoutez tous les arguments qui influencent leur décisions dans des réunions. Terminé les huis clos, les rencontres discrètes dans des restaurants mafieux, les connivences stratégiques, les portes tournantes et le grand jeu des influence$.

      Faites seulement ça, et vous réglez 99% du problème.

  • Steve Brown - Inscrit 19 novembre 2014 06 h 50

    De la dérision pour tous ces mauvais leaders politiques

    « Vous n’êtes pas tannés de mourir, bande de caves ? » — Claude Péloquin

    Toujours possible d'aller voir le peuple cubain et profiter de ses merveilleuses plages.

    Steve Brown
    Charny

    • Richard Laroche - Inscrit 19 novembre 2014 09 h 02

      Le système financier des monnaies fiduciaires est devenu une machine de planification centralisée plus grande que tous les rêves communistes réunis.

      Donc au lieu d’avoir un État communiste qui dicte l’économie pour favoriser les amis du parti et consolider en boucle son propre pouvoir sur le dos des citoyens, on a des banques centrales qui contrôlent la finance afin de favoriser les amis du système (corporations) et de consolider en boucle (médias, financement politique) leur pouvoir sur le dos des états.

      Si vous n'avez pas encore compris cela, fous faites bel et bien partie de la bande.