«Faire peuple»

Il y a des sujets éternels. La langue au Québec en est un. Mais, le mot n’évoque malheureusement pas ici l’éternité, plutôt une longue et ennuyeuse litanie.

L’étrange polémique qui s’est développée sur la langue du film Mommy de Xavier Dolan — et qui s’est étendue cette semaine jusqu’aux pages du journal Le Monde — m’oblige à y revenir. Parce que j’ai expliqué que la langue du film ne faisait que mimer celle des milieux populaires « en plus vulgaire et en plus anglicisée », certains en ont conclu que je critiquais ce choix esthétique. Des plumitifs actifs sur les réseaux de la rumeur (dits « sociaux ») sont allés jusqu’à imaginer que j’avais « honte » de cette langue qui s’affichait sur les écrans français.

On peut décrire ce sabir irréel, tant il est volontairement vulgaire et anglicisé, tout en considérant que le choix esthétique du réalisateur est justifié. À des personnages adolescents, immatures, esclaves de leurs émotions, correspond une langue indigente incapable de nuances et qui ne sait que hurler. Bref, « cette absence de langue qu’est le joual », dont parlait l’écrivain Jean Marcel. Ma critique du film ne tient pas à sa langue mais au manque de distance de l’auteur face à ces personnages immatures dans lesquels il semble s’enfermer, et son public avec lui. Quant au choix de la langue, je n’ai strictement rien à y redire.

 

L’occasion est cependant belle ici de comprendre ce qui distingue le joual d’hier de celui d’aujourd’hui. Car si le joual de Tremblay était libérateur, force est de constater que celui que l’on entend aujourd’hui est devenu une prison. Qu’on pense aux concours de vulgarité auxquels se livrent tant de nos comiques médiatiques et autres professionnels de l’industrie du rire auquel le Québec semble condamné à perpétuité. Qu’on pense à ces émissions littéraires sur Radio-Canada où les chroniqueurs redoublent de « criss » et de « tabarnak », histoire de faire plus peuple.

Car, c’est bien de cela qu’il s’agit et de rien d’autre : « faire peuple » !

Alors que Michel Tremblay, Gérald Godin et Yvon Deschamps voulaient donner la parole aux sans-voix, à ces milieux ouvriers rejetés et exploités, alors qu’il s’agissait de reconnaître aux Québécois le droit de ne pas parler avec l’accent parisien, alors qu’il s’agissait de faire entendre une culture ouvrière vivante et méprisée, le joual d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec cette réalité. D’abord, les milieux que décrivaient Tremblay et Deschamps sont aujourd’hui pratiquement disparus. Et leur langue les a suivis dans la tombe. Ensuite, ces combats sont depuis longtemps révolus. On se demande bien en effet contre quelle rectitude linguistique se battent les joualisants d’aujourd’hui alors que l’on sacre jusque dans les émissions littéraires, que nos ministres s’enfargent dans le premier participe passé venu et que nos élites médiatiques se pâment devant le franglais de Dead Obies.

Contrairement à celui de Tremblay, le joual que l’on entend aujourd’hui est une fabrication essentiellement médiatique. Loin de celui des ouvriers d’hier, il en est même la caricature. Comme dans le film de Dolan, ce joual est celui d’une petite bourgeoisie déclassée en mal de transgression qui mime la langue des milieux populaires, elle qui a grandi dans des banlieues aseptisées, incolores et inodores.

Chantre de la langue du peuple, le poète Gérald Godin fut le premier à comprendre que le combat du joual était terminé. Ce combat était « temporaire », disait-il, appelant dès les années 1980 les artistes à « faire autre chose ». Godin ira même jusqu’à affirmer que « le bon français, c’est l’avenir souhaité du Québec ». Mais, c’était sans compter avec ceux qui s’appliquent minutieusement à mener les combats d’hier, ces faux rebelles qui croient encore qu’il y a quelque chose de subversif à glisser un « fuck » dans une chronique, un « câlisse » dans un monologue ou un « tabarnak » à la radio.

Or, ce joual-là exprime exactement le contraire du « batêche » de Miron et des « cantouques » de Godin. Il révèle d’abord un mépris des milieux populaires jugés incapables d’accéder à une langue fine et précise. Pour s’adresser au peuple, il faudrait joualiser à qui mieux mieux, multiplier les fautes de syntaxe et les anglicismes, et surtout se vautrer dans la vulgarité. Ce joual est à la fois une posture et une imposture. Il n’est que le hochet de petits-bourgeois populistes qui ont honte de leurs origines et qui veulent « faire peuple ».

Le joual de Tremblay et de Godin était un artifice littéraire qui venait s’ajouter à tous ceux de la langue française. Celui que l’on entend aujourd’hui à la télévision exprime au contraire la médiocrité linguistique de tant de nos élites médiatiques et politiques. Alors que Tremblay et Godin se faisaient les porte-parole d’un peuple en mal de liberté, le joual médiatique veut enfermer les Québécois dans une langue indigente, les provincialiser et leur couper l’accès au monde francophone en leur mettant toujours le nez un peu plus dans… l’anglais !

Si ce joual sied parfaitement aux personnages de Mommy, pour le reste des Québécois il ne saurait être qu’une régression.