La dernière prise

Richard Brautigan, tel qu’il apparaissait sur la couverture de The Abortion, chez Simon Schuster
Photo: Simon Schuster Richard Brautigan, tel qu’il apparaissait sur la couverture de The Abortion, chez Simon Schuster

En juillet 1961, un grand gaillard dans la mi-vingtaine, accompagné de sa femme et de sa petite fille, pêchait la truite dans la Big Wood River à une quinzaine de kilomètres de Ketchum dans l’Idaho. Le grand gaillard écrivait des poèmes dont certains avaient paru en livre à San Francisco. Cet été-là, il avait commencé un roman intitulé La pêche à la truite en Amérique. Il ne le savait pas encore, mais à quelque chose comme un jet de Super Duper (un leurre fabriqué par la compagnie Rapala pour déjouer les truites) de l’endroit où ils campaient, quelques jours plus tôt, le plus grand écrivain de l’Amérique s’était tiré un coup de fusil de chasse dans la bouche.

Le grand écrivain s’était fait connaître à 25 ans par une nouvelle sur un type qui pêchait la truite, Big Two-Hearted River, dans laquelle il avait prétendu faire avec les mots ce que Cézanne faisait sur la toile, et qui est aujourd’hui célèbre. Si le Nick Adams de la nouvelle appâte avec des sauterelles, il n’est pas toujours facile de connaître la technique utilisée par le délirant protagoniste de La pêche à la truite en Amérique — à un moment donné, on y occit une arc-en-ciel de belle taille à l’aide d’une gorgée de porto. Autre différence : si Big Two-Hearted River était du Cézanne, La pêche à la truite…, ce sera Dalí.

Le croisement de trajectoires n’en demeure pas moins troublant. Dans l’Idaho sauvage de 1961, la carrière de l’un s’achève dans la paranoïa et l’étroite surveillance du FBI. Celle de l’autre en est encore aux laborieux balbutiements d’avant la fulgurance du succès. Dépressif et impuissant, Ernest Hemingway, avant de passer aux actes et d’en finir pour de bon, avait eu droit aux électrochocs de la clinique Mayo. Diagnostiqué schizophrène, Richard Brautigan le précéda de quelques années entre les électrodes, obligé, vers 1955, de se farcir une douzaine de séances à l’Oregon State Hospital. Dans ce même établissement, 20 ans plus tard, serait tourné One Flew Over the Cuckoo’s Nest, le film qui révéla au monde le cauchemar climatisé de l’électrothérapie.

Autre différence : à 55 ans, Hemingway reçut le prix Nobel ; à 49 ans, Brautigan était seul, et à peu près oublié : sa poésie flyée, l’absurde beauté de ses métaphores avaient rencontré les années 1980, et ça ne se passait pas très bien. Autre différence : le grand gaillard dont le Super Duper avait cessé de leurrer les truites choisit un 44 Magnum pour en finir.

Mantra parasite

La pêche à la truite en Amérique est au centre du triptyque paru l’été dernier chez Christian Bourgois et constitué des trois premiers romans de Brautigan. Le premier, Un général sudiste de Big Sur, fut un échec commercial. Le second, mais qui fut écrit en premier (commencé sur les berges de la Big Wood, à l’ombre de Papa Hemingway), sortit chez le genre de petit éditeur qui n’a rien à perdre, et qui en écoula quatre tirages successifs. Après quoi les ventes se mirent tranquillement à grossir. Il fallait un brillant tordu pour en reconnaître un autre : Kurt Vonnegut Jr., ayant repéré le phénomène, alerta son éditeur new-yorkais, qui racheta les droits sur La pêche… et le roman suivant, Sucre de pastèque, qui clôt le triptyque. Il les publia ensemble et en vendit 300 000 la première année. Un auteur-culte était né. La génération qui voulait mettre l’imagination au pouvoir élut Richard Brautigan. Dans le Massachusetts, à la fin des années 1960, on vit défiler des manifestants arborant une petite truite sur leurs pancartes et leurs bannières. Des nouvelles de Brautigan parurent dans le Rolling Stone, Vogue et Playboy. Le genre de succès dont on se remet, ou pas.

Un des aspects les plus novateurs de cette désopilante loufoquerie littéraire qu’est La pêche à la truite en Amérique tient dans une pirouette qui me semble inédite en matière d’auto-référentialité textuelle : le titre du livre (et non le livre lui-même) devient parfois un personnage de la succession de tableaux déjantés dont se compose cette véritable entorse au bon sens qualifiée, pour la forme, de roman. À d’autres moments, le titre est le nom d’un motel, le surnom d’un cul-de-jatte, etc. Formule-caméléon, mantra parasite, à l’image de ces slogans publicitaires qui s’incrustent dans la conscience, la pêche à la truite du titre, signifiant émancipé de son signifié, sert donc dans ce livre à désigner tout et son contraire, y compris la pêche à la truite ! Comme si, sous son stetson noir et sa mélancolique moustache tombante de cowboy, Brautigan n’était qu’un lointain correspondant poétique et complètement pété de l’école structuraliste égaré dans les grands espaces de l’Ouest.

Pataphysique «made in USA»

Le chapitre intitulé La dernière fois que j’ai vu la Pêche à la Truite en Amérique en offre un bon exemple. Le narrateur descend au bord de la Big Wood pour y faire valser son Super Duper, et il rencontre la Pêche à la Truite en Amérique. Les deux causent ensemble un moment, de l’expédition de Clark et Lewis, entre autres, et des truites de deux pieds de long qu’on pouvait prendre dans le Missouri en 1805. Plus tard, de retour chez lui en Californie, il apprend, dans Life, la nouvelle du suicide de Hemingway. « La Pêche à la Truite en Amérique avait oublié de m’en parler. Je suis sûr qu’il [sic] était au courant. Il n’avait pas dû penser à me le dire. »

Au pays de l’intrigue bien ficelée et du creative writing en kit, le principe de composition hautement fantaisiste qui semble avoir présidé à l’accouchement de ce chef-d’oeuvre étasunien de fiction pataphysique constituait, certes, un pied de nez supplémentaire à la culture dominante. Brautigan donne l’impression d’avoir pondu son livre comme on lance sa ligne avec un trompe-l’oeil au bout. Dans plusieurs de ces historiettes dont l’unité thématique se dandine sous nos yeux tel un leurre de surface, il ne ramène pas grand-chose de plus que le sourire d’un esprit de bottine trouée. Ce roman, c’est la rencontre d’un parapluie et d’une recette de pudding sur la planche à vider les poissons.

Avec de la mayonnaise.

Romans I

Richard Brautigan, traduit de l’anglais par Marc Chénetier, Christian Bourgois, Paris, 2014, 473 pages