Besoin d’amour, version Simon Boulerice

Romancier, poète, dramaturge, Simon Boulerice est un des auteurs les plus prolifiques du moment.
Photo: Annik MH De Carufel Le Devoir Romancier, poète, dramaturge, Simon Boulerice est un des auteurs les plus prolifiques du moment.

Théâtre, poésie, roman, littérature jeunesse: Simon Boulerice multiplie les tribunes d’écriture comme on mord dans la vie. Ce prolifique touche-à-tout de 32 ans est parvenu, en quelques années, à imposer son style, son univers.

Facilement reconnaissable, et pourtant, difficilement définissable, la marque de cet auteur. Rien n’est jamais tout blanc ou tout noir dans ses écrits. Ou plutôt, on passe et repasse sans crier gare du blanc éclatant au noir foncé.

C’est peut-être encore plus vrai, plus appuyé en tout cas, dans Le premier qui rira, son roman le plus ambitieux, le plus charnu. Très décousu au début, mais rapiécé petit à petit en cours de route. Jusqu’à former une toile multiforme, multicolore… qui sera éventrée à la toute fin.

Nous sommes dans une sorte de roman choral. Trois histoires s’entrecroisent. Et l’on sent bien que, le moment venu, elles vont se rejoindre. Plus on avance, plus on se doute que ce ne sera pas jojo : impossible qu’un tel imbroglio ne conduise pas à un cul-de-sac.

D’un côté, Alice, 44 ans, mère célibataire de deux ados ingrats. Lectrice assidue du magazine 7 jours, elle travaille comme caissière au Tigre Géant. Faux ongles, repousse apparente dans ses cheveux teints, surplus de poids. Alice vit dans le déni, carbure au rire gras et aux sites de rencontres sur Internet.

De l’autre côté, Xavier, 17 ans, bientôt 18, et toujours puceau. Étudiant en cinéma, il a un corps d’athlète, fréquente la plus belle fille du cégep, très dégourdie sexuellement. Ah oui, il vit dans la chambre d’une morte qui l’obsède. Et, tout comme Alice, il aime bien se dilater la rate: il fréquente, avec elle, les rencontres du Club du Rire, au Centre communautaire de Napierville.

Entre les deux, Gabriel, 30 ans, dramaturge. Amoureux d’un homme égocentrique et froid, il multiplie les baises torrides avec des inconnus croisés sur le Net, en attendant de combler sa quête éperdue de l’âme soeur. Ah oui : il planche sur une adaptation théâtrale de la bande dessinée surannée Archie, désireux de voir le héros choisir une fois pour toutes entre la brune et la blonde qui font partie de sa bande.

Chacun ses tics, ses manies, ses obsessions, ses travers honteux. Chacun ses mensonges, ses tromperies. Ses manques. Et son mal-être, derrière le masque.

Bientôt, tous les trois, Alice, Xavier et Gabriel, seront pris au piège et devront faire face à la réalité. Ils seront pris dans les filets d’une supercherie : un vol d’identité via le Web, au nom de l’amour virtuel.

Chemin faisant, on alterne entre narration et dialogues, échanges sur des sites de rencontre, conversations Facebook, et même pourriels. On a droit aussi à quelques scènes, plutôt réussies, de la pièce en chantier inspirée par la série des Archie.

Surenchère

Tantôt on baigne dans l’eau de rose, tantôt on rit jaune. Et si on surnage dans la frivolité, la superficialité, jusqu’à plus soif, c’est pour mieux se cogner la tête contre le mur.

C’est naïf tout autant que cruel. Désespéré et drolatique. C’est banal, cliché, mais aussi piquant, imaginatif. C’est hypersexuel et hyperromantique. C’est tout et son contraire, Le premier qui rira. Excessif, en tout.

Ce n’est pas nouveau : la surenchère fait partie depuis le début de la démarche d’écriture de Simon Boulerice. Et jusqu’ici, ça lui a réussi. Dans le genre, son roman précédent, Javotte (Leméac), était le plus abouti, le plus surprenant. À côté, Le premier qui rira ressemble davantage à un lâcher lousse dans la brousse. La surenchère, oui, mais à ce point ?

À moins d’apprécier le trop du trop, justement. Le paroxysme du déjanté, le bavard outrancier, le summum du parodié. Le sans-limites, le tout-permis. Le tragicomique qui se mord la queue.

Pour mieux en rire ? Question de ne surtout pas se prendre au sérieux…

Je te tiens par la barbichette

Tu me tiens par la barbichette

Le premier qui rira

Aura une tapette…

L’auteur sera en séance de signatures et en entrevue au Salon du livre de Montréal les jeudi 20, vendredi 21 et samedi 22 novembre.

Simon Boulerice en trois livres

Les jérémiades (Sémaphore, 2009)

Son premier roman, où il est question d’amour-passion entre un garçon de 9 ans et un ado de 15 ans. Abondance de surenchère, d’imaginaire délirant, mais aussi d’autodérision.

Martine à la plage (La Mèche, 2012)

Boulerice poursuit son exploration des amours adolescentes sur le mode tragicomique, en entremêlant candeur et cruauté. Une fille de 14 ans est transie d’amour pour un homme marié. Amour à sens unique, obsessionnel, qui donne lieu aux fantasmes les plus fous.

Javotte (Leméac, 2012)

Une histoire de vengeance adolescente teintée de désespoir, très sexuelle, pleine d’excès, jusqu’à la parodie. Une relecture contemporaine, disjonctée, incisive et crue du conte Cendrillon, ou plutôt, une sorte de pré-Cendrillon hypercruel. Le pathétique est à son comble ici, l’inventivité, aussi.

L’humiliation d’avoir été vampirisé ne se tamise pas. Son visage circule sur des écrans. On lui prête des mots qui ne sont pas à lui, une sexualité qui ne le concerne pas. On lui colle un nom qui ne lui appartient pas. On le fait dérailler de sa vie bien construite, bien orientée. Il se sent le sujet d’une mascarade à grande échelle, à grand déploiement.

Le premier qui rira

Simon Boulerice, Leméac, Montréal, 2014, 296 pages