Le point de bascule

Depuis l’affaire Ghomeshi, les témoignages d’agressions sexuelles se ramassent à la pelle, du baiser un peu trop agressif au viol à main armée, tout y passe. Il y a longtemps que nous n’avions pas assisté à un tel déferlement, un tel ras-le-bol. Depuis le temps qu’on croit que tout a été dit sur les questions féministes, c’est quand même intrigant. Pourquoi cette prise de conscience maintenant ?

Je me souviens qu’après la tuerie de Polytechnique, presque 25 ans déjà, des femmes disaient : maintenant, allez-vous nous croire ? Allez-vous comprendre à quel point les femmes sont victimes de violence ? Mais Polytechnique n’a pas contribué à aiguiser les consciences, pour la simple raison qu’il était impossible de tracer une ligne entre ce qui venait de se passer et la violence que des milliers de femmes subissent. Contrairement à Jian Ghomeshi, Marc Lépine n’était pas un personnage public affable et charismatique, et sa façon de s’en prendre aux femmes tenait clairement du délire. Personne ne pouvait s’identifier à lui, encore moins à ce qu’il avait commis, mitraillette à la main, ce soir sombre de décembre. Il a vite été classé comme une simple aberration.

Les agressions subies par une dizaine de femmes aux mains de l’ex-animateur de radio sont une tout autre paire de manches. Se croyant au-dessus de tout soupçon, Ghomeshi a lui-même fourni les preuves de son congédiement à son employeur. Visiblement, il ne voyait rien de grave à tabasser des jeunes femmes au nom d’une vie sexuelle « hors norme », encore moins de photographier la scène. À mon avis, la clé du déferlement actuel tient d’abord à cette soi-disant normalité, à cette banalité du mal, c’est-à-dire à l’espace immensément gris qui sépare le consentement du dénigrement, le plaisir de la peur, l’abandon de l’agression, qui sépare un homme qui se croit parfaitement dans ses droits et des femmes qui n’osent rien dire. Il fallait que des milliers de femmes se reconnaissent dans ce malentendu sexuel, dans ce moment où, mine de rien, tout bascule, pour défoncer la porte du silence.

Le témoignage de la comédienne Lucy de Coutere, la première femme à parler à visage découvert, a été primordial à cet égard. Son récit ne fait pas dresser les cheveux sur la tête, contrairement aux épisodes de viol qui sont sortis depuis, mais c’est grâce à elle si l’histoire devient, à partir de ce moment-là, non plus l’histoire d’un homme qui est allé trop loin, mais celle de nombreuses femmes qui en ont enduré trop longtemps.

Interviewée à la radio de CBC le surlendemain du congédiement, Mme de Coutere explique son silence de cette façon : « Je voulais être cool. Je me demandais : est-ce la manière qu’on a des relations sexuelles maintenant ? Je cherchais à normaliser la situation. » Seulement, tout à coup, ce n’était plus normal. Il suffisait de dire tout haut ce qu’elle avait vécu toute seule pour que l’ignominie de la situation éclate au grand jour. On a découvert le pot aux roses. Ou presque. Je ne crois pas qu’on ait assisté à une telle vague de dénonciation sans le semi-anonymat des réseaux sociaux. C’est l’autre élément clé dans toute cette histoire. Comme si percer le secret d’alcôve nécessitait de passer par la grande alcôve qu’est l’Internet. Dans les deux cas, il s’agit de bulles intimes qui se conjuguent à demi-mot.

Ensuite, phase trois, des femmes connues, habituées des médias traditionnels et plus accoutumées à défoncer des portes, ont emboîté le pas, poussant l’audace d’un cran, avouant dans certains cas des agressions plus terribles encore. Ne plus endurer le silence, ne plus s’en laisser imposer, comme au plus fort des années féministes, il y a 40 ans, était devenu le nouveau mot d’ordre. C’est quand même formidable. Comme le disait Geneviève St-Germain, le phénomène n’est pas sans rappeler le Manifeste des 343 salopes où, dans les années 70, des centaines de Françaises, dont Simone de Beauvoir, ont admis avoir subi clandestinement un avortement. Ces moments de vérité où les voiles du Temple se déchirent, où on fait plus que constater, soudainement, on comprend ce que ça veut dire que de subir des conditions minables à répétition, sont rares dans l’histoire des peuples.

Savourons le moment.

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5 commentaires
  • Johanne St-Amour - Inscrite 12 novembre 2014 09 h 31

    Pourtant...

    Pourtant, des gens se sont identifiés à Marc Lépine, dont Roch Côté avec son Manifeste du salaud. Des gens comme lui se sont empressés de dénoncer les supposées exagérations des féministes "radicales" plutôt que de dénoncer les exactions commises contre les femmes. Un mécanisme de défense qui a occulté la gravité des faits. Encore aujourd'hui, plusieurs refusent de voir cet acte comme un acte sexiste.

    Une chose semblable est en train de se produire suite à la mouvance des dénonciations: on remet en question la "clarté du consentement" à un acte sexuel. Pluôt que de voir une exaspération des femmes, plusieurs y voient un flou dans la communication. Plutôt que de prendre conscience que plusieurs membres d'une collectivité redoutent (en particulier les femmes ici et les personnes vulnérables) d'être agressés parce plusieurs de leurs semblables l'ont été, on doute de leur capacité à s'affirmer. Désolant!

  • Yves Côté - Abonné 12 novembre 2014 10 h 19

    Le féminisme n'est pas bon que pour les femmes...

    Le féminisme n'est pas bon que pour les femmes.
    Il y a maintenant plusieurs décennies de cela, j'ai été chroniqueur télé et radio à Montréal.
    Après avoir connu une période où les compliments sur mes qualités de communicateur s'additionnaient de la part des professionnels des deux canaux de communication, un homme avec qui je travaillais très souvent à la télé m'a demandé clairement si j'étais prêt à "mettre un peu plus du mien" pour commencer à gravir les échelons.
    J'ai répondu "non". Et ce fut ensuite ma dernière saison, puisque non seulement les compliments sur mes (supposés ou réels...) talents cessèrent de m'arriver, mais mes contrats de chroniqueurs ne furent tout simplement plus jamais renouvelés.
    Que la chose ait tenu du hasard ou pas, je ne l'ai jamais su.
    Mais j'en ai tout de même tiré la leçon que le machisme n'était pas plus à accepter ou tolérer, qu'il serait le propre des hétéros masculins...
    Tant que l'acceptation définitive de l'égalité des femmes ne sera pas une donnée essentielle de nos existences individuelles et collectives, la valeur des hommes eux-mêmes restera toute relative.
    Vive le Québec libre ! Tout le Québec et le reste du monde aussi...

  • Yvon Bureau - Abonné 12 novembre 2014 10 h 45

    Heureusement,

    la très grande majorité des hommes, imparfaits sont-ils, sont corrects et appropriés dans leurs relations avec les femmes.

    Merci pour ce nécessaire et intéressant écrit.

    Entre Personnes, nos relations sont meilleures.

    En accord avec une Commission parlementaire. Commission spéciale sur Sexualiter dans la dignité.

  • Danièle Bourassa - Inscrite 12 novembre 2014 18 h 12

    Le plaisir a ses raisons...

    « Visiblement, il ne voyait rien de grave à tabasser des jeunes femmes au nom d’une vie sexuelle »

    C’est la philosophie de ceux et celles qui ont des pratiques sexuelles SM. J’avais eu une discussion plutôt corsée avec une amie qui s’adonnait à ces joutes sexuelles avec d’autres femmes. Pour elle, peu importe les valeurs qu’elle défendait en tant que militante féministe, antiraciste et tout, sur ce terrain de jeux, disait-elle, tous les fantasmes maître/esclave sont permis. Alors oui une femme peut en soumettre une autre, ce n’est pas antiféministe et oui un blanc peut humilier un noir, ce n’est pas raciste.

    Dans le cas de Gomeshi, dans ses pratiques SM, tabasser une femme est normal, ce n’est pas de la violence contre les femmes et elle devrait même en retirer du plaisir, puisque c’est consenti...

  • Yvon Bureau - Abonné 13 novembre 2014 08 h 30

    Une réflexion

    Cette idée me revient souvent.

    La Nature est infiniment intelligente et logique. D'un autre côté, elle est sans-coeur. Tout ce qu'elle veut, c'est la continuité des espèces, poussant les + forts à procréer. C'est bête de même !

    Heureusement, nous les humains, nous pouvons choisir de dépasser la bête, nous y arrivons très majoritairement. Malheureusement, certains n'y arrivent pas, carrément pas, trop souvent soutenus par les médias. Triste.

    Vivent les relations inter Personnes, d'abord et avant tout !