Dodge l’écrivain

« Vos vies m’appartiennent, je vais les détruire dans un flot sanglant. Vous souffrirez en calvaire. Je vais commencer par découper vos membres l’un après l’autre… » Paroles en l’air ? Pas dans le théâtre de Sébastien Dodge, spécialiste de la chirurgie scénique à froid. Se voir accorder la grande salle du Théâtre d’Aujourd’hui pour présenter dès ce soir sa nouvelle création ne semble pas lui avoir fait passer son goût du sang.

Si l’on considère l’édition d’un texte théâtral comme une possible marque de légitimation, la parution de Damnatio memoriae chez L’Instant Même vient peut-être confirmer enfin la place de Dodge parmi nos plumes les plus singulières et intéressantes. Ses précédentes compositions dramatiques demeurent à ce jour inédites, et ce, même si le corpus dodgien a confirmé avec chaque jalon son originalité et sa cohérence.

Est-ce Dodge l’acteur, accompli et apprécié, qui fait de l’ombre à Dodge l’auteur ? On connaît le corps long et anguleux, le faciès un brin inquiétant, la voix grave toujours modulée avec une précision maniaque. Lorraine Pintal en avait fait le sournois Garçon de son Huis clos. Frédéric Dubois et Alexis Martin, maîtres d’oeuvre de Viande à chien, avaient vu en lui un parfait Séraphin Poudrier pour le XXIe siècle.

Gaétan Paré, avec qui il fonda jadis le Théâtre de la Pacotille, l’a dirigé souvent, libérant sa pleine puissance dans Le moche (2010) de Marius von Mayenburg et Hamlet est mort. Gravité zéro (2012) d’Ewald Palmetshofer. Sébastien Dodge a emprunté lui-même le véhicule Pacotille pour monter ses propres textes, notamment lors d’une résidence de deux ans dans la salle Jean-Claude-Germain du Théâtre d’Aujourd’hui où il raffina une esthétique scénique grand-guignolesque et épique, au diapason de son écriture à la fois sauvage et érudite.

Un corpus riche en fer

On y a d’abord vu La genèse de la rage, sorte de récit d’apprentissage de la violence construit sur un alliage réussi entre épopée et film d’horreur. Dodge y démontait les mécanismes ordinaires de l’agression en suivant le petit Otho, tendre garçonnet qui finissait par libérer contre ses concitoyens-zombies bêtement méchants la rage ancestrale qui coulait dans ses veines, lui digne descendant des chevaliers teutons. Et pour couler, cela coula, comme peuvent encore en témoigner les spectateurs assis dans la première rangée.

Vint ensuite La guerre, une farce imitation Renaissance mettant en scène un Roi-Soleil infantile qui, entouré d’une cour ne brillant guère par son raffinement, laissait libre cours à ses rêves de grandeur en écrabouillant la plèbe. Le trait était gros, volontairement forcé ; le climat virait parfois à l’hystérie.

L’automne dernier, avec Dominion, Dodge plantait son décor un peu plus près de nous dans le temps et l’espace. Sa critique acerbe des diverses tyrannies — ici, le capitalisme sauvage, notamment — prenait cette fois pour cible quelques bons Pères de la Confédération, surtout soucieux de gros sous, et quelques-uns de leurs contemporains à peine plus vertueux. On y retrouvait l’habituelle direction d’acteurs survoltée — le Wilfrid Laurier dansant de Miro Lacasse hante encore mes cauchemars —, mais une plus grande retenue au rayon hémoglobine… du moins jusqu’à la finale, pour laquelle le Gala des Cochons d’Or dut ajouter à la liste de ses habituelles récompenses un prix pour les meilleurs scalps…

Quiconque aura compris le goût de Sébastien Dodge pour la satire féroce ne sera pas surpris de le voir donner aujourd’hui dans le péplum. Si la liste des personnages de Damnatio memoriae se lit comme l’index de la History of the Decline and Fall of the Roman Empire de Gibbons, il s’en dégage des relents de l’infâme Caligula réalisé par Tinto Brass en 1979. Celui qui retrouve pour l’occasion sa vieille bande de la Banquette Arrière ainsi que son goût pour le grotesque et le grandiloquent semble cette fois nous dire que notre mémoire bien sélective nous maintient dans l’éternelle répétition de nos horreurs humaines. On attrapera la démonstration, un membre coupé à la fois.

 

Je serai absent la semaine prochaine, le temps d’un bain écossais où je me promets bien de prendre pour vous la température post-référendaire. De retour le 25 novembre, donc. À bientôt.

Damnatio memoriae

Texte et mise en scène : Sébastien Dodge. Une production du Théâtre de la Banquette arrière présentée au Centre du Théâtre d’Aujourd’hui jusqu’au 30 novembre.

Damnatio memoriae

Sébastien Dodge L’Instant Même, collection « L’instant scène » Québec, 2014, 108 pages

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