L’égojournalisme

Le temps est aux confidences. Alors voilà. Après avoir été secoué par la déferlante de confessions médiatisées sur les violences faites et refaites aux femmes, je me suis demandé comment en parler dans cette chronique sur les médias. L’origine médiatique de la vague, l’affaire Ghomeshi à la CBC, fournit la poignée la plus évidente.

Au moins neuf femmes ont, depuis, dénoncé des comportements violents de l’animateur. Des centaines, voire des milliers d’autres femmes, y compris des chroniqueuses, ont ensuite rajouté des témoignages sur toutes les plateformes.

Le déballage intime de collègues habituellement réservées semble appartenir à l’égojournalisme. Le genre correspond à l’époque encourageant la médiatisation de l’intime, la mise en scène de soi, comme dans les égoportraits.

Un sous-genre mène à l’émojournalisme qui entremêle des états d’âme, voire l’exagération dramatique des émotions du reporter. Le new journalism des années soixante disait : « J’ai vu ceci. » L’égo- et l’émojournalisme des années 2000 ajoute : « J’ai ressenti ceci en vivant cela. »

Une collègue m’a avoué qu’elle-même était un peu dubitative devant certains récits personnels sans perspectives sociohistoriques sur la violence. La statistique-clé, c’est qu’une femme sur trois est agressée, m’a-t-elle dit, en parlant carrément d’un « terrorisme antiféminin ». Et puis, elle a eu ce conseil : appelle donc Martine Delvaux.

Un choeur enténébré

Très bonne idée! La professeure Delvaux enseigne la littérature à l’UQAM. Elle vient de publier l’essai Des filles en série (Éditions du Remue-Ménage).

Alors voilà. Première question de base : que se passe-t-il en ce moment?

« Il se passe qu’il y a un ras-le-bol », répond la féministe en expliquant que cette vague de fond monte depuis les grandes manifestations en Inde contre les viols collectifs, les revendications pour une enquête sur les meurtres de femmes autochtones au Canada, les manifestations des Femen. « C’est un féminisme grass roots, qui part de la base, ce qu’on voyait plus dans les années 1970. II y a un ras-le-bol planétaire. Ça gronde et, en fait, ça n’a jamais arrêté de gronder et, à un moment, ça éclate. »

Dans cette affaire, la manifestation et sa médiatisation avancent en cordée, par exemple avec le mot-clic #AgressionsNonDenoncees. « On a l’impression d’une foule, mais virtuelle, dit la professeure. J’ai donné clairement mon identité, mais plein d’autres comptes relaient des histoires et font entendre des voix anonymement, là encore comme dans une foule. »

Sur @martinedelvaux, elle a publié ce message le 5 novembre : « Il a dit : “Tu vas voir, tu vas aimer ça”. À 14 ans. Ma tête ne savait pas ce qu’était une agression. Mon corps savait. »

Dans ce choeur enténébré, les voix subjectives de certaines chroniqueuses détonnent par rapport à leur objectivité habituelle. Sue Montgomery de The Gazette, première à avoir brisé le silence avec sa consoeur Antonia Zerbisias, du Toronto Star, participait à l’émission Tout le monde en parle dimanche soir.

« J’imagine que, d’un point de vue professionnel, ces témoignages seraient troublants s’il n’y avait qu’eux, poursuit Mme Delvaux. Il faut les considérer du point de vue de la solidarité. Si c’est de l’égojournalisme, ce n’est pas égocentrique. Ce n’est pas narcissique. Michèle Ouimet, de La Presse, jamais on ne l’a vue parler comme ça. Elle ne parle pas d’elle habituellement. »

Alors, comment parler de cet enjeu sans se mettre en jeu? « Éthiquement, je crois que c’était inévitable. Il fallait y aller. Il faut y aller. Quand Julie Miville-Dechêne, du Conseil du statut de la femme, le dit à la radio, sans spectacularisation, elle permet à d’autres de raconter. »

De raconter quoi au juste ? Une autre question de base doit bien être reposée : que dénoncent cette foule, ces chroniqueuses ?

« La violence sexuelle faite aux femmes, répond la féministe, et aussi l’impunité de cette violence et le risque pour les victimes quand elles dénoncent un agresseur. Mais plus encore, je crois que ce mouvement dénonce le sexisme ambiant et la violence sexuelle ordinaire. Le prototype, ce n’est pas le viol au fond de la ruelle avec une lame de couteau. Je me demande finalement si le ras-le-bol, ce n’est pas celui des femmes qui disent aux hommes : “arrêtez de croire que nous sommes vos propriétés et vous ne pouvez pas faire ce que vous voulez avec nos corps”. Et qu’est-ce que ça veut dire le consentement quand le plancher, le degré zéro de la relation c’est un rapport de pouvoir ? »

La professeure Delvaux en rajoute à son tour en organisant cette semaine un colloque sur le « tabou universitaire » des rapports entre professeurs et étudiantes. « Des Ghomeshi, on en a nous aussi, des professeurs stars qui se croient tout permis dans un rapport illégal. »

Il semble en traîner partout, mais la féministe anti-essentialiste (« on ne naît pas femme, on le devient ») ne veut pas répandre la faute sur tous les hommes. « Je ne pense pas, comme cet homme entendu à l’émission Médium large, qu’une érection, c’est une perte de contrôle. Ça n’a aucun sens. Je dis qu’il faut une prise de conscience, que des comportements qui semblent innocents ne le sont pas, et je parle autant des regards lascifs. De toute évidence, il y a un manque d’éducation autour du consentement et de la culture du viol. »

 

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12 commentaires
  • Denise Lauzon - Inscrite 10 novembre 2014 05 h 50

    Tout revient à un manque d'éducation

    Beaucoup d'adultes, hommes et femmes, ont avoué avoir été victimes d'agressions sexuelles et il y en a des milliers, voire des millions à l'échelle planétaire, qui pourraient témoigner des horreurs qu'elles(ils) ont vécues.

    Sachant tout ça, il faut en venir à un constat et convenir qu'il faut que les jeunes reçoivent des cours d'éducation sexuelle. Beaucoup des parents ne sont pas aptes ou ne se sentent tout simplement pas à l'aise pour parler de ce sujet. Alors, l'école doit jouer ce rôle de bien guider les jeunes de façon à les éclairer sur les questions de la sexualité. Ils doivent apprendre, entre autres, et dès le primaire, quels sont leurs droits et leurs recours s'ils font face à un(des) agresseur(s). Il va falloir que le Ministère de l'Éducation agisse rapidement pour mettre sur pied des cours/ateliers sur la sexualité conçus par des psychologues et sexologues pour en faire bénéficier les jeunes et éviter le plus possible les abus sexuels.

    Sans ces cours d'éducation sexuelle, les scénarios d'agressions sexuelles vont continuer de se multiplier.

    Après tant de témoignages entendus ces derniers jours et la mobilisation que cela a entraînée, je ne peux pas croire qu'on puisse en rester au statu quo.

    • Louise Melançon - Abonnée 10 novembre 2014 09 h 24

      On parle d'éducation sexuelle, et on a raison. Mais pourquoi ne pas aussi parler d'éducation morale? Je ne veux pas dire morale religieuse. Je veux dire morale humaine: respecter l'autre. Les femmes ont le droit, comme êtres humains, d'être respectées, et non réduites à leur "sexe" ou sexualité. Elles ont de la valeur comme êtres humains, comme les hommes. Et quand on parle de valeur humaine, on parle de morale. Si on a le droit d'être respecté, on a le devoir de respecter l'autre.

  • Nicole Bernier - Inscrite 10 novembre 2014 07 h 33

    L'Égojournalisme... rien de plus macho que cette affirmation.

    Quand on attaque toute une civilisation parce que certains membres de leurs communautés commettent des crimes d'honneurs, quand on utilise ces faits individuels pour justifier le rejet de communautés entières et la violence contre des gens portant des symboles religieux sans même vouloir regarder si l'individu qui porte le foulard est un criminel ou un radical, nous les Occidentaux on pose des gestes politiques.


    Mais quand, les journalistes femmes veulent dénoncer des individus qui se comportent ou se sont comportés de manière tout à fait barbare et sauvage contre les femmes ou contre les enfants en Occident, nous refusons d'utiliser le même langage de condamnation contre toute la communauté. Nous refusons de généraliser pour affirmer que nous sommes un peuple de barbares contre les enfants et les femmes..

    Encore une fois, le double standard… Ce manque de capacité éthique et le silence favorisent toujours les abuseurs.

    • Jacques Cameron - Inscrit 10 novembre 2014 08 h 51

      Il y a des personnes dignes et des affreux indignes dans toutes les communautés et toutes les croyances mais de là à placer toutes les cultures sur le même pied il y a un gouffre. Ainsi, l'Islam, qui est né 600 ans après le christianisme, influe encore sur les communautés musulmanes comme le Chritianisme au moyen-âge par despotisme du religieux sur le profane: Le règne de la Théocratie.
      Si l'égalité des sexes connait ici des ratés, au moins elle est en devenir et ne se voile pas.

  • Johanne St-Amour - Inscrite 10 novembre 2014 09 h 35

    Objectivité dites-vous?

    Mais pourquoi vouloir à tout prix de l'objectivité alors que des milliers de femmes, dont des journalistes, parlent, enfin, de leur expérience personnelle dans un mouvement de vagues déferlantes d'exaspération. Est-ce parce que la réalité est insupportable? Est-ce parce qu'après autant d'années de féminisme, des attitudes ne semblent pas avoir changé? Est-ce parce que malgré une certaine affirmation de l'état de fait de l'égalité, force est de constater que des comportements patriarcaux persistent?

    Martine Delvaux fait bien de souligner cette intervention d'un supposé sexologue à Medium Large, dont le sujet était l'éducation des garçons, et qui semblait plutôt miser sur l'attitude des filles.

  • michel lebel - Inscrit 10 novembre 2014 16 h 15

    Interrogation?

    Est-ce une bonne chose d'étaler sa privée comme on le voit ces jours-ci? Sans réponse précise, je m'interroge. J'ai un malaise devant tout cela, comme s'il n'y avait plus de vie privée. Comme tout pouvait se dire, tout pouvait se voir. Faut-il en arriver là pour dénoncer la violence sexuelle? Je m'interroge: sommes-nous simplement devant une mode, forcément passagère? On verra.

    Michel Lebel

    • Jacques Cameron - Inscrit 10 novembre 2014 21 h 10

      Ce n'est pas une mode c'est une occasion: Le médium est le message. Et c'est normal que tant d'abus révélés en même temps crée un malaise.Songez à la révolte des étudiants Mexicains face au massacre de 43 d'entres eux: Ici ce drame immonde crée un mal-être qui engendre la révolte.
      Et vous écrivez: ''...comme s'il n'y avait plus de vie privée.'' Parce que ces agressions respectaient la vie privée des victimes? S'il y a viol de la vie privée c'est bien celui-là.

    • Diane Boissinot - Abonnée 10 novembre 2014 23 h 03

      Vous vous interrogez sur la pertinence pour une victime d'acte criminel de dénoncer ce crime? Cela provoque en vous un malaise? Vous vous demandez si tout cela ne serait pas une mode? Ai-je bien saisi le sens de votre intervention?
      Vous permettez que je m'interroge aussi.

      Diane Boissinot, abonnée

    • michel lebel - Inscrit 11 novembre 2014 07 h 55

      @ Diane Boissinot,

      Le questionnement, le doute, seraient interdits maintenant? La pensée unique ne le permettrait pas! Allez camarade, au pas! Je me mange pas de cette salade!

      M.L.

    • éric boisvenue - Inscrite 11 novembre 2014 13 h 00

      Faut-il en arriver à pouvoir librement dénoncer des criminels pour qu'ils se fassent arrêter? Oui.

  • Michaël Lessard - Abonné 10 novembre 2014 20 h 45

    Intéressant. Il y a aussi une révolte dans le monde des jeux virtuels

    Et oui, croyez-le ou non, dans le monde des jeux multijoueurs ou de masse (MMO), il y a une certaine révolte exprimée contre la misogynie assez poussée et l'homophobie (qui est parfois extrême chez des joueurs masculins étasuniens). Le mouvement est démarré aux États-Unis assez récemment en réaction à un homme qui avait tenté, dans les médias spécialisés sur les jeux, de ternir la réputation de sa copine qui développe des jeux. Le tout s'est retourné contre lui de manière massive, nationale. Le phénomène est nommé le #Gamergate [ http://fr.wikipedia.org/wiki/Controverse_du_Gamerg ]. Des joueuses ont vu l'occasion de dénoncer le sexisme récurrent à leur égard et il fut question aussi de l'éthique journalistique.

    Il faut savoir que les jeux de masse (MMO) impliquent des interactions sociales, parfois vocales en groupe. Dans ce monde d'hommes, où on retrouve surtout des Étatsuniens, le sexisme, voire carrément de la misogynie, est problématique pour bien des filles/femmes.

    Dans tout ce débat, on néglige l'homophobie qui est assez ridicule et extrême. En fait, dans le langage courant des « gamers », tout ce qui faible, brisé, inefficace ou médiocre est qualifié de «fife» (fag), gai, homo, etc. Il ne faut pourtant pas beaucoup d'empathie pour comprendre la violence de tels messages répétitifs, voire même le danger que cela représente psychologiquement pour les joueurs gais ou bisexuels.