Civisme et détermination

Ils voulaient absolument voter, et ils ont voté ! Plus important encore que le résultat lui-même — environ 80 % de « oui » aux deux questions posées, sur un État catalan, et sur sa souveraineté — est le chiffre, assez extraordinaire, de la participation : plus de deux millions, peut-être deux millions et demi, de Catalans se sont déplacés hier pour la tenue du plus grand sondage grandeur nature de l’Histoire.

Réaction du président Artur Mas, vainqueur de la soirée, même s’il est resté à l’écart de l’organisation du vote : « Et maintenant, les Catalans ont droit à un référendum avec des conséquences politiques, tout comme les Écossais et les Québécois. » Mas a dénoncé « l’intolérance et la myopie » de Madrid, qui refuse obstinément — contrairement au gouvernement britannique en Écosse — d’accorder aux Catalans un vrai référendum d’autodétermination.

Le seuil du succès pour cet exercice symbolique — sans portée exécutoire puisque décrété illégal par Madrid, pouvoirs exécutif et judiciaire confondus — était généralement fixé à un million et demi d’électeurs participants. Pari tenu. Même la présence d’un vote négatif non négligeable (20 %) donne un crédit supplémentaire à l’exercice et prouve qu’il n’a pas mobilisé que les indépendantistes.

Cette consultation informelle et autogérée, prudemment baptisée « processus de participation citoyenne », les autorités catalanes ne s’en étaient pas mêlées directement… Son organisation a été assurée — hors des partis politiques et des institutions officielles — par une société civile très mobilisée, avec ONG et organismes communautaires en première ligne : une armée de 40 000 bénévoles ont déployé quelque cinq mille tables de scrutin.

Pour donner un élément de comparaison, environ 3,5 millions de Catalans avaient voté aux élections autonomes de 2012 — dont la moitié pour des partis indépendantistes — et 2,9 millions en 2006, à une époque où le vote indépendantiste restait marginal : moins de 15 % du total.

Si on n’est pas tout à fait au niveau de participation d’une élection ou d’une consultation régulière (le référendum d’autonomie de 2006, à l’époque soutenu par Madrid, mais décrété plus tard partiellement inconstitutionnel, n’avait eu que 54 % de mobilisation aux urnes)… on n’en est pas loin.

 

Les images, les sons, les témoignages en provenance de Barcelone parlaient hier de solennité et de patience aux urnes. « Émotion et civisme », titrait en fin de soirée le quotidien La Vanguardia, qui n’est pourtant pas indépendantiste.

Très peu d’incidents ont été rapportés : on a noté, hors de Barcelone, une échauffourée provoquée par des unionistes pro-Madrid qui dénonçaient — sans peur du paradoxe — « une opération antidémocratique »… et voulaient en même temps empêcher des électeurs de déposer leur bulletin dans l’urne !

Il y a quelque chose qui cloche quand un supposé paladin de la démocratie en est réduit à menacer : « Ne vote pas, sinon je te casse la gueule ! »

La menace d’une intervention des forces de l’ordre a d’ailleurs pesé pendant quelques heures, alors qu’un parti unioniste avait tenté un recours pour faire retirer les urnes manu militari, faisant valoir qu’il y avait « désobéissance civile et malversation »… Réponse d’un juge d’instance locale : « Non, une telle action [retirer de force les urnes] ne serait pas proportionnelle à la faute. »

Parmi les réussites tactiques du mouvement indépendantiste catalan : celle d’avoir élargi, pour cette consultation symbolique, le droit de vote à tous les Catalans qui habitent à l’étranger… et inversement à ceux qui, sans détenir la citoyenneté espagnole, habitent en Catalogne depuis au moins trois ans.

L’un de ces résidents étrangers était cité hier soir par le quotidien Libération. Nilse, 43 ans, Paraguayenne et gardienne d’enfants depuis dix ans à Barcelone : « Ici, c’est un séparatisme intégrateur, pacifique et intelligent. Pas de vague, le sourire aux lèvres, c’est leur force. Pour moi, voter est une façon de les remercier de m’avoir si bien accueillie. Ils ont réussi à faire de moi quelqu’un qui se sent catalan ! »

Belle réponse aux esprits chagrins pour qui tout nationalisme étatique est une forme de repli qui n’aurait plus sa place au XXIe siècle, et qui tentent de discréditer le mouvement catalan. Ces derniers mois, la ligne dure, intransigeante et menaçante de Madrid avait semblé intimider et diviser les leaders nationalistes à Barcelone. On pariait de toute évidence sur un émiettement et un épuisement du mouvement.

En masse, les Catalans viennent de démentir cette analyse.


 
4 commentaires
  • michel lebel - Inscrit 10 novembre 2014 09 h 02

    La réalité...

    Ce que je comprends des Catalans comme des Écossais, c'est qu'une majorité de ceux-ci veulent plus d'autonomie politique qu'un État souverain. Ce n'est pas pas un nationalisme étatique qui est recherché par ceux-ci, contrairement à ce que dit François Brousseau, mais une plus large autonomie. Ils ne souhaitent pas se séparer politiquement de l'Espagne. Ceci me semble plus proche de la réalité que l'indépendance étatique. Un référendum en bonne et due forme irait sans doute dans ce sens. Aux Espagnols(Catalans inclus) de décider s'ils veulent tenir ce référendum.

    Michel Lebel

    • Sylvain Auclair - Abonné 10 novembre 2014 11 h 45

      C'est en effet ce que M. Mas voulait aussi, mais Madrid a refusé. Et j'imagine que vous le savez très bien, monsieur Lebel.

  • André Nadon - Inscrit 10 novembre 2014 11 h 02

    Où est le problème?

    Tous savent que les Catalans, les Écossais et les Québécois veulent une plus grande autonomie qui leur est continuellement refusée par les Fédéralistes ce qui conduit inévitablement à une confrontation qui se veut pacifique. Tous les moyens sont alors utilisés, légaux et illégaux, pour empêcher le peuple de se prononcer sur son avenir.
    À qui la faute? À ceux qui veulent le changement ou à ceux qui refusent tous changements?
    Ceux qui s'opposent aux changements préfèrent la confusion et la sémantique comme l'autonomie et le nationalisme étatique ou l'indépendance étatique; comme voter pour le NON, c'est voter pour le OUI; comme nous mettons notre tête en jeu pour le changement; comme vous allez perdre votre passeport; comme en Écosse: Il y aura dévolution des pouvoirs dès le lendemain du NON. Ils attendent encore, les crédules.

    • Sylvain Auclair - Abonné 10 novembre 2014 11 h 46

      Il n'y a de fédéralistes ni au Royaume-Uni ni en Espagne, puisque ces États ne sont pas de fédérations.