Et si le gagnant était… le Parti démocrate?

Sans le côté spectaculaire de l’élection présidentielle, les Midterms sont pourtant un moment important de la vie politique américaine, que la Chaire Raoul-Dandurand a analysé pour Le Devoir tous les lundis au cours des dernières semaines. Voici le dernier texte de cette série.

Rien ne semble avoir résisté au séisme républicain : les démocrates ont perdu des sièges sénatoriaux dans des États cruciaux pour les présidentielles (Caroline du Nord, Colorado, Iowa) ainsi que les gouverneurs des bastions démocrates (Illinois, Maryland, Massachusetts). Ils ont perdu les démocrates blancs du Sud profond. Ce faisant, ils ne disposent plus des congressmen centristes capables de compromis. En se défaisant de 70 sièges à la Chambre, ils ont donné aux républicains leur plus grande majorité depuis 1931 et, plus important encore, mais moins médiatisé, le GOP contrôle désormais 29 législatures étatiques (un record depuis les années 20) et 32 États au niveau gouverneurial. Ainsi, ceux qui sont allés voter, tout comme ceux qui se sont abstenus, ont envoyé un message clair à Washington : un vent de changement a soufflé dans les isoloirs le 4 novembre dernier.

C’était un vote de protestation. Les scandales autour des vétérans malades et privés de soins, les enquêtes du fisc sur les groupes conservateurs, la fermeture partielle (et pourtant annoncée) du gouvernement ont alimenté cette vague de mécontentement dont les démocrates ont fait les frais. Toutefois, la lame de fond antidémocrate n’est pas l’entérinement d’un programme conservateur. Et le fait d’avoir emporté les deux chambres et nombre d’élections locales dans de si grandes proportions pourrait représenter, pour les républicains, une victoire à la Pyrrhus. Car il n’y a plus l’excuse d’un Congrès divisé pour justifier l’impasse politique. Ainsi le GOP va devoir prouver qu’il peut légiférer sereinement : il devrait pouvoir rallier des démocrates sur des enjeux comme Keystone XL, le commerce international et quelques modifications à Obamacare. Par contre, toute démarche plus radicale se heurtera à l’obstruction démocrate (qui peut être surmontée par une majorité de 60 voix sénatoriales, ce que les républicains n’ont pas) et au veto présidentiel (et il faut 67 voix pour le renverser). La marge de manoeuvre, pour faire leur marque, n’est pas absolue.

De surcroît, en regardant vers 2016, le Parti républicain fait face à deux écueils.

Premièrement, le GOP doit s’attaquer aux profondes lignes de fracture qui le scarifient depuis plus d’une décennie et qui font de lui une confédération boiteuse et cacophonique. En effet, Mitch McConnell, nouveau leader de la majorité républicaine au Sénat, va devoir convertir le Tea Party d’une posture d’obstruction systématique à une attitude reposant sur le marchandage et le compromis. Cela pourrait s’avérer complexe. D’une part parce qu’il a choisi son camp et offert son soutien en vue de 2016 à Rand Paul. Et d’autre part, parce que le très voyant sénateur du Texas, Ted Cruz, paraît plus attaché à ses ambitions présidentielles qu’à la gouvernance du Congrès.

Deuxièmement, le Parti républicain doit éviter de se leurrer, à l’instar de Newt Gingricht en 1994 lorsqu’il annonçait une ère républicaine : un grand nombre d’indicateurs ne lui sont pas favorables. D’abord, le résultat des référendums laisse penser que le temps de la politique identitaire a vécu : plusieurs votes sur le salaire minimum ou le mariage gai ont penché du côté progressiste dans des États conservateurs. Ensuite, au niveau national, le taux de participation à ces élections est le plus bas depuis la Seconde Guerre mondiale et n’est donc pas représentatif. Enfin, 2016 représentera un tout autre terrain de jeu. Tandis que l’électorat de mi-mandat est plus masculin, plus âgé, plus blanc, en 2016, la composition de l’électorat sera encore plus jeune, plus féminin, plus bigarré qu’en 2012.

À l’inverse les démocrates conservent une machine électorale très huilée et une base démographique de plus en plus favorable. Le Parti démocrate ne part donc pas perdant. À deux conditions près. D’une part, en 2016, Hillary Clinton aura 69 ans. Joe Biden 75. Pour la génération du millénaire, ils n’incarnent ni la jeunesse ni le multiculturalisme de Barack Obama. Il faudra donc que le parti trouve un moyen de pallier l’atrophie de son vivier politique, car la défaite aux élections locales réduit d’autant le renouvellement de ses cadres. D’autre part, et malgré une évolution démographique favorable, les démocrates ne peuvent faire l’impasse sur les campagnes, le Mid-Ouest et le Sud : il leur faudra reconstruire leur discours autour des valeurs familiales et religieuses qui leur permettront de rallier ces régions cruciales pour les présidentielles.

À partir de là, cette défaite de 2014 pourrait être une chance pour Hillary : alors qu’une majorité démocrate au Congrès l’aurait implicitement liée aux blocages politiques à Washington, la majorité républicaine lui donne un adversaire. Ce qui explique qu’elle devrait annoncer sous peu qu’elle se lance officiellement dans la course. La campagne pour 2016 vient de commencer.

2 commentaires
  • Michel Giard - Abonné 10 novembre 2014 03 h 49

    Le GOP dites-vous ?

    Merci à Élisabeth Vallet pour l'excellente analyse, qui m'a un peu plus familiarisé avec le système politique de nos cousins du sud.

    Un détail : que peut bien signifier l'acronyme GOP ?! Je suis sûrement le seul à l'ignorer... Vive la recherche: "G"rand "O"ld "P"arty semble-t-il!

    Le dit-parti Républicain serait-il donc si "Grand" que ça...

    Eh, b'en! On n'en apprend tous les jours!

  • Catherine Paquet - Abonnée 10 novembre 2014 06 h 56

    Merci et bravo.

    Très intéressante analyse. Je partage cet avis, à l'effet que les électeurs de plus en plus jeunes deviennent plus exigeants. Ils peuvent également voter d'une tout autre façon, en 2016. D'autant plus que les observateurs et les journalistes devraient souligner, dorénavant, la responsabilité des Républicains dans la gouvernance et dans ses résultats, d'ici 2016. Enfin, Mme Clinton pourra plus facilement prendre ses distances de l'administration Obama, tout en se réjouissant des bons résultats de l'Obamacare et de la performance positive de l'économie.