Les nouveaux chiffres du français

Deux cent soixante-quatorze millions. C’est le total des francophones dans le monde, selon une nouvelle compilation de l’Observatoire de la langue française. C’est 50 millions de plus qu’en 2010 et 25 millions de plus que mon estimation personnelle à la louche.

Pour quiconque s’intéresse au français en dehors du Québec, cette nouvelle étude de l’Observatoire, intitulée La langue française dans le monde 2014, est LA bible. Elle trace en 574 pages le portrait global de notre langue — démographie, usages, enseignement, communication — dans cent pays sur cinq continents. On y apprend que le français est la 2e langue parmi les plus enseignées sur la planète, la 3e langue des affaires, la 4e langue sur Internet et la 5e langue internationale pour le nombre de locuteurs après l’anglais, le mandarin, l’espagnol et l’arabe.

Elle prévoit que nous serons 767 millions de francophones en 2060. Tout dépendra, en fait, de la capacité des Africains à relever leur défi éducatif — ils devront embaucher deux millions d’enseignants d’ici dix ans. Mais quand on constate les développements et les progrès des dernières années, il est permis de rêver.

Cette croissance s’explique de plusieurs manières — hausse du niveau de vie, enseignement de masse —, mais elle tient aussi au fait que l’Observatoire a changé de prémisse. Fini le distinguo condescendant entre « francophones réels » et « francophones partiels ». Un francophone, c’est quelqu’un qui parle français, point barre. Enfin ! Cela faisait dix ans que j’attendais la fin de cette distinction artificielle et ridicule.

La francophonie n’est pas une ethnie et n’exclut personne. Il en ressort une autre vision du monde qui nous sort du débat identitaire. Ainsi, le Québec, par exemple, est à 93 % francophone. Le Canada, à 29 %. Si des anglophones et des allophones parlent le français, ils sont aussi francophones. Même logique ailleurs : parce que bien des Flamands et des Suisses allemands peuvent s’exprimer en français, la Belgique et la Suisse sont à 72 % et 66 % francophones.

Ce changement d’approche a amené l’Observatoire à s’intéresser plus que jamais au cas des francophones atypiques, notamment dans 19 pays européens — hors France, Belgique et Suisse. Tenez-vous bien : 11,9 millions d’Allemands déclarent parler français ! Viennent ensuite le Royaume-Uni (10,5 millions), l’Italie (9,4 millions), l’Espagne (5 millions), les Pays-Bas (3,6 millions). Autrement dit, l’Allemagne est le 3e pays francophone après la France et la République démocratique du Congo.

Certes, il existe une différence qualitative entre 12 millions d’Allemands capables de parler français et 11 millions d’Algériens, 10,5 millions de Canadiens, 8 millions de Belges, 4 millions de Sénégalais pour qui la langue française est une réalité non seulement quotidienne, mais souvent identitaire. Mais en même temps, une description du français comme langue internationale ne peut exclure ces francophones qui sont nos têtes de pont objectives vers d’autres cultures.

Cette nouvelle prémisse signifie qu’il existe de gros réservoirs de francophones non mesurés. Après tout, que 1,5 million d’Américains, 1,2 million d’Indiens et 1,4 million de Nigérians apprennent le français, cela ne peut pas ne pas avoir d’incidence ! D’ailleurs, les cas de Jonathan Littell (Goncourt 2006) et d’Atiq Rahimi (Goncourt 2008) montrent bien que les francophones occasionnels sont aussi des francophones.

Malgré cette fournée de bonnes nouvelles, l’erreur serait de croire que cette étude est essentiellement jovialiste. Sans complaisance, elle démontre la domination de l’anglais dans les organisations internationales et la communication scientifique. La langue française dans le monde 2014 est une étude très complète et très fiable. À des années-lumière des compilations d’il y a vingt ans, qui se basaient sur de vulgaires questionnaires remplis par des secrétaires d’ambassade. Depuis 2010, l’Observatoire fonde ses travaux sur les recensements officiels, des enquêtes, des études : on est dans du solide.

Ses analyses très fines permettent de détecter de nouvelles tendances, voire des phénomènes nouveaux. En Afrique, par exemple, l’Observatoire constate l’apparition d’une classe de francophones africains de langue maternelle. Ils seraient de plus en plus nombreux, dans les villes du Congo, du Gabon, du Cameroun, du Burkina Faso, à déclarer le français comme première langue ou comme langue du foyer. Si ce développement se vérifie et se répand, le français en Afrique sera implanté aussi solidement qu’un baobab.
 

13 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 10 novembre 2014 09 h 31

    désinformation

    On cherche tellement à nous conditionner et on y réussit, à l'effet que hors de l'anglais point de salut. La réalité est que le français est une langue INTERNATIONALE, n'en déplaise aux anglophiles purs et durs.

    • Richard Swain - Abonné 10 novembre 2014 13 h 02

      « La réalité est que le français est une langue INTERNATIONALE » Oui, monsieur Beauchamp, vous avez tout à fait raison. Malheureusement, il y a trop de Québécois et de Français qui oublient ce fait ou qui ne l'ont jamais su.

    • Gilles Théberge - Abonné 10 novembre 2014 17 h 22

      Je trouve choquant et cela m'indigne, que le premier ministre du Québec ne donne pas l'exemple et use d'arguties ineptes pour justifier son geste.

      Qu'un premie rministre tourne le dos ostensiblement à sa langue maternelle et langue officielle de l'État dont il est le représentant formel dans une rencontre internationale, est inacceptable et réprouvable.

  • Sylvain Auclair - Abonné 10 novembre 2014 09 h 36

    Un demi-million!

    Il y aurait au Québec un demi-million de personnes qui n'utilisent jamais le français?

    • Christian Fleitz - Inscrit 10 novembre 2014 11 h 13

      Il y en a sans doute bien davantage viscéralement hostile au français..

  • Christian Fleitz - Inscrit 10 novembre 2014 09 h 36

    Oui, mais....

    Il est certain que l'appréciation de Jean-Benoit Nadeau doit s'appuyer sur un réseau d'enquête au moins aussi important que celui de l'OLF pour la valider efficacement, à moins que cela ne soit qu'un jugement de valeur....

    • Chantal Gagné - Inscrite 10 novembre 2014 14 h 03

      Ou je ne comprends pas votre commentaire, ou vous n'avez pas lu attentivement le texte de J-B Nadeau, ni regardé les sources.

  • Nathan Ménard - Abonné 10 novembre 2014 10 h 13

    Haïti n'existe pas?

    Vous avez réussi à citer dans votre article plus de 20 pays où l'on parle français. Mais vous avez réussi à ne pas nommer le seul pays indépendant d'Amérique à avoir inscrit le français comme langue officielle dans sa constitution depuis 1804, dont plus de la moitié de la population peut, à des degrés divers, communiquer avec vous en français, avec des écrivains dont les oeuvres originales en français sont couronnées par de prestigieux prix littéraires, enfin qui partage avec le Québec un académicien...
    Merci de votre... gentillesse.
    Nathan Ménard
    Professur de français

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 10 novembre 2014 14 h 27

    Excellent texte !

    Bravo !