Sur les murs

La chose la plus troublante, lorsqu’on arrive au bord de l’océan Pacifique, par le Border Field State Park, au sud de San Diego, c’est le vide, celui d’une plage immense, sublime, mais étrangement désertée par les baigneurs.

L’hostilité des lieux, annoncée par les panneaux, le long de la Monument Road qui mène à ce point extrême des États-Unis, à ce bout de terre fait de dunes et de sable collé sur la ligne de démarcation entre l’Américain au nord du Mexicain au sud, n’y est pas pour rien. À répétition, il est question de courants marins dangereux et imprévisibles, d’eaux contaminées, de méduses, de risques élevés pour les nageurs. Rien de vraiment invitant.

Au bout de la route, une fois surmontée cette barrière de la peur, le stationnement est forcément vide. Il est aussi surveillé en permanence par des gardes-frontières en véhicule tout-terrain qui, régulièrement, s’approchent de la plage pour suivre du regard, fusil en main, les rares humains qui s’y promènent, qui osent s’y baigner, et surtout s’assurer qu’ils ne s’approchent pas trop près du mur de métal, de plusieurs mètres de haut, érigé à cet endroit entre les deux pays. Un mur infranchissable derrière lequel pourtant, au bord de la même mer dangereuse et menaçante, il est possible d’apercevoir beaucoup de vie, beaucoup de petites familles s’ébattant dans l’eau, de sentir le dimanche la vibration de la fête, les odeurs de poulet sur le barbecue, la musique provenant de la ville frontière mexicaine de Tijuana, située de l’autre côté.

Entre ces deux contrastes, à l’intérieur de ce mur, les Américains ont imaginé à cet endroit précis un « parc de l’amitié », espace grillagé permettant la connexion entre le nord et le sud, de manière exceptionnelle lorsque les deux côtés décident et acceptent d’ouvrir la porte qui donne sur leur réalité. Bien sûr, cela n’arrive pas souvent. En anglais, il existe d’ailleurs un autre mot pour qualifier ce genre d’amitié : le mot bullshit !

Dimanche dernier, jour pour jour, cela a fait 25 ans que le mur de Berlin est tombé. Ce mur de la honte avait été érigé dans la nuit du 12 au 13 août 1961 par la République démocratique allemande (RDA), qui n’avait de démocratique que le nom, pour se protéger de l’horreur : le libéralisme et ses grands principes théoriques de liberté d’expression, d’égalité des chances, d’ouverture sur l’autre, de libre marché, de tolérance… Et il ne faut pas forcément l’avoir vu érigé, avant cette nuit désormais historique du 9 novembre 1989, l’avoir vu défigurer une ville, marquer des destins familiaux pour prendre conscience de la valeur de sa chute, et surtout pour s’inquiéter d’en voir aujourd’hui, un quart de siècle plus tard, des nouveaux apparaître un peu partout. Pas seulement entre San Diego et Tijuana. Toujours cimenté par la peur, l’angoisse, le repli identitaire… Pas toujours fait de béton ou de métal, d’ailleurs.

Le concept de mur, celui dont on vient tout juste de célébrer aujourd’hui la chute, 25 ans plus tard, peut aussi être mental, et il trouve malheureusement dans le présent de nouveaux espaces propices à sa prolifération. Le mur est érigé, politiquement, socialement, rhétoriquement au nom de quelques protections, celle d’une langue, d’une pureté, d’une particularité, ou encore pour sauver les emplois de citoyens-électeurs dans des économies, dans des sociétés qui, paradoxalement, déclinent sans doute plus par leur manque de diversité, de liens avec d’autres, par leur incapacité à innover et à s’adapter au changement que par l’afflux d’immigrants.

Avec cette idée de mur vient forcément celle de l’ennemi invisible, ce bouc émissaire très prisé des populistes pour mieux contrôler et manipuler les masses humaines, en attisant leur appartenance à un groupe, à grand coup d’angoisses collectives, angoisses aux fondements trop souvent fragiles et douteux. Comme au temps du « Berliner Mauer », la démonisation de l’autre est cruciale pour la survie du mur. Là-bas, l’Est en avait fait contre l’Ouest un sport national à expression quotidienne, carburant presque toujours aux mensonges, de temps en temps aux demi-vérités.

Partout sur terre, le mur s’oppose à celui qui parle une langue que l’on ne comprend pas, aux idées neuves qui viennent d’ailleurs par des livres, des oeuvres, des films, des séries télé que l’on regarde avec peur ou mépris lorsqu’ils « ne sont pas de chez nous ». Le mur promet d’éloigner les impies, les femmes portant des maillots de bain trop courts, les barbus — à l’exception de ceux qui habitent le quartier Mile-End de Montréal ! —, les femmes voilées, ceux qui menacent le conformisme en se mariant entre hommes ou entre femmes. Entre autres.

Quand on arrive au bord du Pacifique, au sud de San Diego, ce qui frappe aussi, une fois passé le choc de l’apparition de ce mur beaucoup trop haut pour être honnête, c’est la tristesse, la déprime qui s’exacerbe du côté responsable de la construction du mur, plus que du côté qui le subit. Comme dans le Berlin d’avant 1989. Et 25 ans plus tard, à l’heure du souvenir, voilà sans doute un constat qui, pour bien servir le présent, mériterait sans doute, bien avant la peur, d’être gravé dans du béton.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

2 commentaires
  • Louise Melançon - Abonnée 10 novembre 2014 10 h 16

    Quel article!

    Une réflexion fort belle, bienvenue... qui devrait être annoncée partout sur la planète!
    merci, Monsieur Deglise!

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 10 novembre 2014 21 h 51

    Le mur idéologique

    Il n'y a pas de mur plus opaque que celui d'une doctrine religieuse. Lorsque vous faites allusion à l'intolérance à l'encontre des femmes voilées, parmi vos exemples, vous oubliez que le voile qu'elles portent est le mur qu'elles ont elles-mêmes érigé. Il n'y a pas pire mur d'intolérance que la religion.