Entre l’arbre et l’écorce

Le chef libéral Justin Trudeau a servi un véritable électrochoc au Parlement, mercredi, en annonçant qu’il excluait de son caucus deux députés contre qui pèsent des allégations d’inconduite à l’endroit de deux autres députées. Il a aussi suspendu leur candidature aux élections de 2015.

Prudent, il a tu les noms des présumées victimes. Il n’a même pas nommé le parti auquel elles appartenaient ni donné de détails sur les faits allégués. En fait, c’est le chef du NPD, Thomas Mulcair, qui a révélé, en réaction à la décision de M. Trudeau, qu’il s’agissait de deux membres de son caucus et c’est lui qui a parlé de harcèlement, un mot qu’avait évité son vis-à-vis libéral. Malgré cela, M. Mulcair et nombre de ses députés reprochent maintenant à Justin Trudeau son geste public car, disent-ils, les victimes souhaitaient garder cette affaire confidentielle et ont été prises par surprise et ébranlées par sa décision. Selon eux, on les victimise à nouveau.

Mais, à partir du moment où l’une d’entre elles a approché M. Trudeau, la semaine dernière, pour l’informer de la situation, le chef libéral se retrouvait devant un dilemme. Il pouvait respecter leur souhait et tenter de régler l’affaire en catimini, comme cela se fait depuis toujours à Ottawa. Il risquait alors d’ouvrir la porte à toutes sortes d’accusations le jour où cela s’ébruiterait. On voit d’ici les attaques : manque de poigne, désir d’épargner ses députés, de protéger son parti.

L’autre solution était de chercher une façon de mettre en garde les députés mis en cause avec les rares moyens à la disposition d’un chef de troisième parti, ce qui l’entraînait inévitablement dans l’arène publique. Relever des députés de leurs fonctions, les écarter du caucus et suspendre leur candidature aux élections de 2015 sont tous des gestes publics. Poser ces gestes sans les justifier le moindrement aurait été impossible. Ces députés ont droit à la présomption d’innocence, c’est vrai, mais exclure des députés d’un caucus le temps que la lumière soit faite sur des allégations sérieuses est la norme plutôt que l’exception en politique.

Le hic ici est que les députés visés, qui clament leur innocence, ne peuvent se défendre publiquement ni même privément puisqu’il n’existe aucun mécanisme à la Chambre des communes pour traiter ce genre de plaintes entre députés. Ce qui est au coeur du problème pour eux et pour les victimes.

 

Dans le contexte actuel où l’affaire Ghomeshi a provoqué une brèche immense et bienvenue dans le mur du silence qui entoure les cas d’agression sexuelle et de harcèlement, M. Trudeau se devait d’agir de façon décisive pour démontrer le sérieux qu’il accorde à cet enjeu. Il a manqué de doigté et de respect envers les plaignantes en ne les consultant pas sur les suites à donner à leurs griefs et en ne les avertissant pas de ses intentions, mais le silence n’était pas une option.

Celui-ci a trop longtemps été la règle sur la colline parlementaire, chaque affaire étant réglée en catimini, si elle l’était, avec pour seul souci la préservation de ces apparences si précieuses en politique. Cela fait plus de deux ans que l’Union interparlementaire, une organisation internationale qui compte 166 membres, a adopté à l’unanimité à sa réunion de Québec un plan d’action « pour des Parlements sensibles au genre ». Des députés fédéraux et le président de la Chambre, Andrew Scheer, étaient présents.

Une des recommandations portait sur le harcèlement sexuel et la discrimination. On invitait les différents Parlements à se doter d’une politique de sensibilisation et de prévention et, surtout, d’un mécanisme indépendant pour traiter les plaintes. Deux ans plus tard, rien n’a été fait à Ottawa.

On voit aujourd’hui dans quelle situation cela met les présumées victimes, leurs présumés harceleurs, leurs collègues et les chefs de parti. En rendant cette affaire publique, M. Trudeau interpelle tout le monde et force la machine à bouger. Il était temps.

 

De toute façon, ce n’était qu’une question de temps pour que le Parlement soit frappé par le ressac de l’affaire Ghomeshi. Voilà un haut lieu de pouvoir où certains qui en détiennent les rênes — ministres, députés, chefs de cabinet — se croient parfois tout permis et où même certains journalistes estiment jouir d’une certaine immunité. Mains baladeuses, commentaires déplacés et répétés, avances pressantes, condescendance sexiste et humiliante, à peu près toutes les femmes oeuvrant sur la colline parlementaire et plusieurs hommes en ont été témoins, sinon victimes. S’il y a eu des gestes encore plus graves, ils ne sont jamais venus à mes oreilles ni n’ont fait l’objet de plaintes publiques, mais qui sait.

Le Parlement est une bulle, et se plaindre d’un collègue ou d’un supérieur peut tuer une carrière. Tant qu’il n’existera pas un mécanisme ou des procédures pouvant rassurer les victimes et les inciter à porter plainte tout en respectant leur désir de confidentialité, si tel est le cas, rien ne changera vraiment. Et voilà le mérite de la sortie, bien que maladroite, de Justin Trudeau. Elle fait sauter un couvercle trop bien vissé depuis trop longtemps.

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4 commentaires
  • Marcel Lemieux - Inscrit 8 novembre 2014 07 h 08

    Marcel Lemieux

    Madame l'avant dernière phrase de votre excellent commentaire serait-elle innapropriée? M.Trudeau loin d'être mon idole à probablement accompli l'action
    la plus glorieuse depuis qu'il est chef de ce parti.

  • François Dugal - Inscrit 8 novembre 2014 07 h 37

    Donner l'exemple

    Être démocratiquement élu par ses électeurs comporte des responsabilités, dont la plus importante est certes de donner l'exemple.
    Le fait qu'il n'y ait pas de mécanismes de punition pour les fautifs à notre parlement fédéral ouvre la porte à tous les abus.
    J'espère que le président de la Chambre agira en conséquence.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 9 novembre 2014 06 h 39

      Alors, il faudrait donner «force de loi» au manuel de bienséance ? Pourquoi est-ce plus acceptable au Parlement que dans la rue ? Parce qu’il n’y a pas de règlements ? Sommes-nous devenus si «Légaliste» ? Ce système a déjà été essayé en Chine il y a plusieurs siècles, ça n’a pas fonctionné. Le «respect de l'autre» ne s'impose pas. Où se trouve le «donner l'exemple» s'il est forcé ? Où est le dépassement si suivre la règle est la norme ? Tous deviendrons minimalistes... déjà qu'ils ne volent pas haut ! Plus il y aura de lois, plus le réflexe deviendra «comment en faire le tour»; les exemples se multiplient et les avocats en font leurs choux-gras.

      Bonne journée.

      PL

  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 8 novembre 2014 10 h 56

    Un coup d'épée dans l'esu

    Justin Trudeau a fait ce que peu de gens ont fait avant lui, c’est-à-dire tenter de neutraliser les présumés agresseurs au lieu de survictimiser les présumées victimes.
    Trop souvent dans ce milieu ultra médiatisé, les agresseurs ont pu continuer à vivre des jours heureux jusqu’à la retraite alors que les personnes qui avaient été la cible d’agressions étaient celles qui, selon l’employeur, avaient des problèmes et avaient besoins d’aide : soutien psychologique, congé de maladie etc.
    Quelle belle façon de se donner bonne conscience en balayant le problème sous le tapis.
    En espérant que le premier pas de Justin Trudeau ne reste pas qu’un coup d’épée dans l’eau.