Les nouveaux  jacobins

Dix jours avant de devenir premier ministre, Jacques Parizeau avait fait un rare mea-culpa devant la Jeune Chambre de commerce de Montréal. « J’ai été un affreux Jacobin, avait-il confessé. Je ne crache pas sur ce que j’ai fait, mais je suis revenu de pas mal de choses. »

« On légifère trop au Québec. Il y a des limites à dire aux gens comment se comporter », avait-il ajouté. Venant d’un des principaux bâtisseurs de l’État québécois moderne, cette soudaine conversion à la décentralisation avait de quoi surprendre. Dorénavant, les régions auraient leur mot à dire dans leur propre développement. « Elles ne feront pas pire que ce que les gouvernements ont fait », avait-il dit avec une humilité tout aussi inhabituelle. La Commission d’étude sur les municipalités, qu’il avait présidée au milieu des années 1980, lui avait fait découvrir toute la beauté du pouvoir local, mais la perspective du référendum a sans doute contribué à stimuler sa réflexion.

Le projet de loi sur l’avenir du Québec, que M. Parizeau a présenté à l’Assemblée nationale le 7 septembre 1995, stipulait que « la nouvelle constitution affirmera le principe de la décentralisation. Des pouvoirs spécifiques et des ressources fiscales et financières correspondantes seront attribués par la loi aux autorités locales et régionales ».

Un Québec indépendant n’irait tout de même pas jusqu’à recréer une nouvelle fédération sur son territoire, mais il importait que les régions trouvent leur compte dans le projet souverainiste. Le référendum a été perdu, mais la décentralisation est demeurée un volet important du programme d’un « bon gouvernement » péquiste, ce qui s’est traduit en 1998 par la mise sur pied des centres locaux de développement (CLD). En 2002, Bernard Landry s’est même dit ouvert à l’idée d’un Sénat des régions.

 

Bien conscients que les élections se gagnent et se perdent dans les régions, les libéraux n’allaient évidemment pas laisser au PQ le monopole de la vertu. Durant la campagne de 2003, Jean Charest a promis à son tour une vaste décentralisation, qui a entraîné la création des conférences régionales des élus (CRE), dont les membres issus du milieu municipal étaient souvent plus proches du PLQ, sans que les CLD soient abolis pour autant.

Pendant des années, le PLQ s’est présenté comme le « parti des régions ». Même si les résultats n’ont pas toujours été à la hauteur des attentes, Claude Béchard puis Nathalie Normandeau leur ont assuré une voix puissante au sein du Conseil des ministres. Quand le Directeur des élections a osé présenter un projet de carte électorale qui aurait eu pour effet de diminuer leur poids politique, l’ancienne vice-première ministre l’a carrément accusé de « trahison ».

Aujourd’hui, c’est son ex-collègue Pierre Moreau qu’elle accuse de manquer de vision en affaiblissant les structures régionales de développement et de concertation. D’ailleurs, alors que Mme Normandeau avait le titre de ministre des Régions, M. Moreau, outre les Affaires municipales, s’est plutôt vu confier la responsabilité de « l’occupation du territoire ». Manifestement, ce changement d’appellation n’était pas fortuit.

 

Lors de la Révolution française, l’abolition des corps intermédiaires qui pullulaient sous l’Ancien Régime a été au coeur du jacobinisme. Il ne devait y avoir aucune interférence entre les citoyens et l’État, qui était le seul apte à incarner l’intérêt public.

À l’époque où il cumulait les Finances, le Conseil du trésor, le Revenu et les Institutions financières, Jacques Parizeau aurait peut-être approuvé les dispositions du projet de loi 10, qui confère des pouvoirs sans précédent au ministre de la Santé. Jusqu’à ce qu’il devienne premier ministre, Philippe Couillard voyait cependant les choses d’un tout autre oeil. Au contraire, il proposait de confier la gestion du réseau à une société d’État indépendante et dénonçait la démagogie de ceux qui voulaient abolir les agences régionales de santé.

Paradoxalement, alors que son gouvernement s’apprête à abolir ces dernières, la France les a récemment mises en place pour assumer diverses responsabilités qui relevaient précédemment du ministère.

On ne connaît pas le sort qui est réservé aux commissions scolaires. Il est même probable que le ministre de l’Éducation ne le sait pas non plus. Il n’y a pas si longtemps, l’idée d’éliminer un contrepoids à l’autorité de l’État dans le domaine de l’éducation aurait paru hautement suspecte aux libéraux.

Dans la France révolutionnaire, l’attachement du PLQ au principe du fédéralisme l’aurait plutôt associé à ceux qu’on appelait les Girondins, qui privilégiaient le maintien des pouvoirs locaux. Même s’il est davantage la conséquence d’impératifs budgétaires que le fruit d’une quelconque réflexion philosophique, son nouveau penchant pour le jacobinisme a de quoi en déconcerter plusieurs.

16 commentaires
  • Normand Carrier - Abonné 8 novembre 2014 06 h 35

    On sait ou Couillard nous mène .......

    Philippe Couillard et son gouvernement se comportent comme de véritables Jacobins mais les électeurs savent qu'a la toute fin ils se retrouveront avec beaucoup moins de services et plus de dépenses en taxes scolaires , municipales et autres contributions payés pour services a la carte ..... Nous entrons dans l'ère de l'utilisateur-payeur ......Soyez assurés que je n'ai jamais voté pour cela et que le ne l'accepte pas ....

    • Guy Vanier - Inscrit 9 novembre 2014 09 h 28

      Moi non plus, mais ça n'a pas beaucoup d'importance pour couillard et les deux autres docteurs. Le patient est malade une bonne saignée de sang vas lui faire du bien ou le tuer.....

  • michel lebel - Inscrit 8 novembre 2014 07 h 01

    Du pouvoir...

    Rien de bien surprenant au jacobinisme! Le pouvoir aime toujours avoir plus de pouvoir; il n'aime pas les contre-pouvoirs. Vérité aussi vieille que le monde! Seul celui sans pouvoir pense autrement. Et les politiciens sont bien rarement des penseurs, mais plutôt des gens d'action. Ils jouent quelquefois au philosophe lorsqu'ils ont quitté les affaires: pour généralement alors se donner une belle conscience ou une belle jambe!

    Michel Lebel

    • Charles Lebrun - Abonné 8 novembre 2014 12 h 48

      C'est curieux comme les Libéraux trouve votre "absolution" immédiate alors que l'autre camp, lorsque l'on vous lit régulièrement, n'a droit à aucun passe-droit! Je suis désolé, je n'appuie pas votre point de vue! Les "penchants naturels" de l'homme ne peuvent pas être approuvés en tout temps! Un exemple tout simple, celui de s'enrichir le plus possible, a porté des professionnels et des politiques à faire des "contorsions morales" pour obtenir des contrats lucratifs ou remporter leur électection. Et quoi de plus normal que de vouloir "gagner son pain"! Non, monsieur Lebel, la fin ne justifie pas les moyens, désolé, peu importe le parti politique! Un peu de rigueur intellectuelle après tout!

    • michel lebel - Inscrit 8 novembre 2014 17 h 15

      @ Charles Lebrun,

      Mon commentaire était de nature philosophique, sans aucun rapport avec un parti politique et l'actualité immédiate. Diable, qu'il est difficile de réfléchir au Québec, sans être catalogué, peinturé dans un coin!

      M.L.

    • Charles Lebrun - Abonné 8 novembre 2014 19 h 38

      Je l'avais noté... très bien même... et c'était d'ailleurs très habile de votre part de "philosopher" cette fois-ci au lieu de critiquer! De philosopher justement comme pour "excuser" l'attitude de parti au pouvoir qui se sont fait élire par les régions et qui n'avait aucunement parlé, durant la dernière campagne, d'un tel niveau de centralisation! Personnellement, je me permets de ne pas philosopher et d'appeler ça de la malhonnêteté guidée par des esprits plus libertariens que "libéraux" au sens politique du terme! Je suis capable de rélexion, croyez-moi! Et, justement, je suis très inquiet de la direction actuelle de la province! Pas vous?

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 9 novembre 2014 05 h 44

      Quand ce qu'on «réfléchi» se trouve trop près de la réalité, ce qui arrive souvent est que la réalité nous rattrape.

      Bonne journée.

      PL

  • Claude Paré - Inscrit 8 novembre 2014 07 h 11

    Et le mandat populaire

    Et pour faire cette profonde révolution (néo-libérale) ce gouvernement n'a aucun mandat du peuple. Des têtes tomberont, (lire : des hauts fonctionnaires qui oseront contredire les Barettes, etc) celles qui oseront contredire les technocrates du libéralisme. Cette révolution a été amorcé de longue date par les instituts de droite, avec l'éminente complaisance de nos médias, qui, encore aujourd'hui, sont à peine capable de dénoncer cette subtilisation de la logique électorale par une droite idéologique. Ils sont «déconcertés, peut-être déconnectés du peuple eux-aussi, tellement ils sont accaparés par les mouvements du pouvoir. Excellent article, tout de même.

    • Gilles Théberge - Abonné 8 novembre 2014 11 h 26

      Je pense que vous signalez à juste titre le fait que «ce gouvernement n'a aucun mandat du peuple» pour agir ainsi.

      Ce n'est pas vraiment étonnant parce que le système politique dans lequel nous vivons est ainsi fait que ceux qui détiennent le pouvoir n'ont à toutes fins utiles pas de comptes à rendre à leurs commettants.

      Une des choses qui sont les moins étudiées, du moins il me semble, c'est comment faire évoluer le système politique vers plus de transparence et plus de démocratie.

      Un pas en avant serait peut-être dans l'introduction de mesures nous rapprochant d'un modèle républicain. N'oublions pas que dans le système actuel dit de monarchie Constitutionnelle, seul le souverain ou la souveraine l'est précisément, souverain.

      L'appareillage gouvernemental qui en découle reflète justement cette philosophie. Le premier ministre est pratiquement un monarque, tant au palier fédéral que du nôtre.

      Et on ne peut pas renvoyer ce gouvernement déjà décadent...

    • Pierre Bernier - Abonné 8 novembre 2014 11 h 45

      Oui, angle approprié pour aborder ces questions.

      Reste qu'il convient de préciser qu'au Québec, jamais un parti politique majeur n’a prôné la création d’une fédération sur le territoire.

      Pourtant, malgré les clarifications notionnelles apportées par le Livre vert «Décentralisation: un choix de société» (1995), le discours de la classe politique est redevenu embrouillé depuis le tournant du siècle (motifs ?).

      Comme si on s’appliquait à confondre (la culture politique ambiante et les médias y sont pour quelque chose) les concepts «centralisation» et «décentralisation» politique ou administrative, «concentration» et «déconcentration» administrative.

      Et mélanger, de ce fait, les conditions d'application dans un État édifié sur le modèle unitaire. Structuration qui confère des responsabilités de suivi, supervision et "tutelle" inaliénables au palier central, délégateur.

  • Benoît Lauzière - Abonné 8 novembre 2014 12 h 15

    Du grand Michel David

    Á quoi servent l'acquisition de connaissances et la culture? Entre autres à éclairer le quotidien, autrement incompréhensible, d'une lumière qui en révèle les racines et la profondeur. Comme en fait foi la chronique offerte ce matin.

    Benoit Lauzière

  • Gilles Lacoste - Inscrit 8 novembre 2014 13 h 51

    Agences de santé renforcées et non abolis

    Contrairement à ce qui est dit dans l'article, non seulement les agences de santé ne sont pas abolies mais augmentées en nombre. Le ministre Barrette par la loi 10 fait le même tour de passe-passe que Couillard qui avait changé le nom des régies régionales pour leur donner encore plus de pouvoirs en nommant un PDG à leur tête au lieu d'un simple DG . Cette fois-ci un pas de plus dans le renforcement de la structure régionale est fait en abolissant les conseils d'établissement. J'espère que personne ne croit que le PDG de mon futur CISSS va diriger directement 5 CH, 7 CLSC, 15 CHSLD, Le Centre jeunesse, etc.