Le péril jeune

Une jeune femme assise dans le train sourit en regardant les morceaux de ruralité qui semblent débouler dans le paysage délavé par l’automne.

Un champ jaune et sale, traversé par les traces boueuses d’un véhicule lourd.

Une route si étroite qu’on dirait une piste cyclable. Une décharge de voitures empilées, mariées par la corrosion. Deux maisons décrépites. Un tracteur. Un homme accroupi sur des tas de branches empilées à côté de son VTT. Une balançoire entièrement rouillée, sauf pour quelques éclats de peinture bleu myosotis. La beauté dans la désolation.

Le soleil du matin, encore bas, entre dans les wagons en filtrant à travers les branches des boisés décharnés que nous longeons, et la jeune femme sourit en regardant dans le vide tandis que les voyageurs servent d’écran mouvant aux ombres chinoises de la nature morte.

Peut-être s’amuse-t-elle, comme moi, de la déclaration de Stephen Poloz, gouverneur de la Banque du Canada, qui lui suggérait cette semaine, si elle ne trouve pas d’emploi à sa sortie de l’université, de se trouver un stage non rémunéré afin d’inscrire cette expérience à son CV, et ainsi fourbir quelques armes en plus au moment d’affronter la prochaine cohorte de diplômés sur le marché du travail.

Comme elle n’était pas rivée à son téléphone, sans tablette ni ordi, munie d’un livre et d’une pile de notes de cours qu’elle a à peine regardés, cette jeune femme incarnait parfaitement ce que j’imagine plutôt la jeunesse faire en attendant son premier boulot : rien.

Prenez donc cette chronique pour ce qu’elle est, du moins en partie : un manifeste en faveur de l’oisiveté, des gestes inutiles qu’on n’inscrit pas sur son CV mais qui nous habitent pour le reste de nos jours.

En me rendant sur le site du magazine Forbes, une citation dont je n’ai pas eu le temps de noter l’auteur m’attendait au-dessus d’une pub pour confirmer mon impression : une éducation de qualité doit faire de vous un bon employé et un bon citoyen, le premier ne devant toutefois jamais surpasser le second.

Notez qu’on n’est pas exactement dans À bâbord ! ici, mais dans un magazine qui se présente comme celui des leaders du monde des affaires. Et, amusamment, l’article sous la pub disait exactement le contraire de Poloz : travailler pour rien, c’est des conneries.

Aux États-Unis, une étude a démontré que les stagiaires non payés et ceux qui restent chez eux n’ont pas plus de chances l’un que l’autre d’obtenir un emploi à la fin de leurs études (respectivement 37 % et 35 %).

Mais même invalidée par les faits, la proposition de Poloz déplaît encore.

Car au-delà de cette idée de travailler gratuitement, au moment même où des voix se lèvent pour dénoncer le sort réservé aux stagiaires post-doctorants qui n’arrivent pas à se trouver du travail et où le gouvernement ontarien interdit à une poignée de magazines d’employer des aspirants journalistes sans les rémunérer, c’est cette idée d’une vie entièrement tournée vers la carrière qui me paraît la plus ennuyeuse.

S’il était vraiment de bon conseil et qu’autre chose que l’ambition le dévorait, le gouverneur aurait suggéré aux jeunes sans emploi de tout faire, sauf quelque chose ayant un rapport avec leur champ de compétences.

Comme un stage dans une banque alimentaire pour les futurs requins de la finance, tiens. Il paraît qu’elles ne dérougissent pas : au Québec, en ce moment, c’est 1,6 million de demandes qui y sont faites par mois. Peut-être cela permettrait-il de donner une meilleure idée des conséquences de décisions d’affaires dans le quotidien des êtres humains qui les subissent. De quoi imaginer le visage des 1500 salariés de la Banque Scotia qui viennent justement d’être renvoyés après que leur employeur eut annoncé un petit profit d’un demi-milliard de dollars.

Mais remarquez, je préfère encore l’idée de ne rien foutre de valable.

Lire des piles de livres, regarder tous les films qu’on n’a pas vus, rendre visite à ses amis, souvent, fermer le téléphone, envoyer paître Facebook, se perdre dans des rues qu’on ne connaît pas, voyager avec les moyens du bord, prendre des trains en regardant par la fenêtre et en souriant un peu béatement parce qu’on déguste le luxueux plaisir de n’être utile à rien, profitant d’une liberté rare qui ne pourrait reparaître qu’au moment de la retraite.

Un temps où la sagesse rattrape généralement les illustres banquiers et autres insatiables besogneux, qui comprennent bien trop tard que le plus grand danger que court la jeunesse, c’est d’être gaspillée en projets d’avenir.

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