Histoires de Q

Nous sommes passés d'une séance de sadomasochisme au goût du jour à une sordide histoire de pouvoir et de violence avec l'affaire Ghomeshi. Ici, Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric dans «La Vénus à la fourrure» de Roman Polanski.
Photo: Films Séville Nous sommes passés d'une séance de sadomasochisme au goût du jour à une sordide histoire de pouvoir et de violence avec l'affaire Ghomeshi. Ici, Emmanuelle Seigner et Mathieu Amalric dans «La Vénus à la fourrure» de Roman Polanski.

Depuis bientôt deux semaines, le Ghomeshigate (et la suspension par CBC de l’animateur de l’émission Q) a enflammé le Canada anglais et suscité une vague de dénonciation et de sympathie chez les victimes d’agression sexuelle et de violence, notamment avec #BeenRapedNeverReported ou #AgressionNonDénoncée sur Twitter. Beaucoup de femmes se sont senties apostrophées par cette histoire universelle du loup et de la bergère. Jusqu’à la Colline parlementaire qui a perdu deux joueurs.

Une question demeure en suspens : pourquoi les femmes se taisent, même dans un état de droit où l’égalité et l’émancipation font partie des idéaux à atteindre au même titre que la fin des GES d’ici 2100 ?

Depuis Ève, le sexe faible est coupable de susciter le désir, voilé ou non, marié ou pas, vierge ou plus tout à fait… Si cette pulsion sexuelle emprunte des formes plus perverses ou agressives, les femmes n’ont qu’à s’en prendre à elles-mêmes, au fond, semble leur souffler une société demeurée victorienne en sous-main. L’époque de Downton Abbey n’est pas si lointaine.

Si ces femmes hésitent à parler, c’est qu’elles savent instinctivement qu’elles vivent toujours dans un monde où sexe, pouvoir et patriarcat vont encore main dans le gant.

Ce qui nous fut présenté comme une séance un peu corsée de BDSM (bondage, domination, sadomasochisme) est devenu une sordide histoire de pouvoir entre deux parties inégales. Ce qui ne devait être qu’un jeu de porno chic au goût du jour a basculé dans le trouble mental. La chroniqueuse Margaret Wente, dans The Globe and Mail, a qualifié de « beyond creepy » — au-delà de ce qui fout la trouille — la conduite de Jian Ghomeshi, qui retournait son ourson (son objet d’attachement) contre le mur et lui disait de ne pas regarder, avant de maltraiter ses « prises ». Celles-ci avaient peut-être consenti à une séance un peu relevée de sexe aventureux rendu familier par la porno, mais toutes ont su déceler dans l’attitude de l’animateurl’arrêt du jeu et le début d’un comportement sans affect et déviant. Que cela laisse des marques ou non, les plus difficiles à effacer demeurent les traces indélébiles de la détresse psychologique.

Tout n’est pas noir ou blanc

Plutôt que de me réclamer de pratiques sexuelles sans nuances de gris (on parle plutôt ici de Fifty Shames of Grey), j’aurais tenu ma langue et consulté ma psy moi aussi. Mais vient un temps, comme l’a démontré la présidente du Conseil du statut de la femme du Québec au micro de Jacques Beauchamp, vendredi dernier, où le silence étouffe la victime.

Julie Miville-Dechêne a confié qu’elle avait été elle-même agressée sexuellement, adolescente. La présidente de la Fédération des femmes du Québec aussi, cette semaine ; Alexa Conradi s’est délesté le coeur et le corps 20 ans après une agression. Depuis, des centaines de femmes ont levé le doigt en l’air sur les réseaux sociaux.

J’ai déjà parlé de ce prof de philo, au cégep, avec qui j’ai entretenu une relation coupable durant cinq ans. J’avais 15 ans en arrivant dans sa classe et dès nos premières rencontres intimes. Je suis allée vivre avec lui et son fils à 17 ans, au grand désarroi de mes parents.

Ce curé défroqué, de 30 ans mon aîné, enseignait l’antiphilosophie et n’avait même pas le charisme et le sex-appeal d’un Jian Ghomeshi. Il avait l’air d’un vieux curé et abusait de son pouvoir et de sa supériorité intellectuelle pour exercer son emprise sur des étudiantes mineures. Lorsque je repense à lui, j’ai un haut-le-coeur. Mais ça ne laisse aucune trace physique.

J’ai préféré en parler en thérapie et régler en privé cette relation freudienne « gourou/disciple », plutôt que de le poursuivre devant la justice, des années plus tard. Revivre cet épisode de ma vie où j’étais certaine d’être parfaitement en contrôle et pleinement consentante ne me disait rien qui vaille, ni pour moi, ni pour mon entourage.

Violence ? Pas en ces termes. Abus ? Nettement. Silence ? Une position de repli stratégique que comprennent toutes les femmes. J’ai autour de moi quatre amies proches qui ont été agressées sexuellement (dont deux durant l’enfance et deux à l’adolescence), parfois durant des années, par un parent. Aucune n’a porté plainte. Toutes en camouflent les stigmates profonds.

L’impunité de la célébrité

Protégé par sa célébrité et un employeur complaisant, Ghomeshi en a mené large pendant plus de 15 ans. Le peu d’expérience de ses jeunes victimes ne nuisait pas non plus. Et s’il s’était contenté de manipuler ou tromper ces femmes plutôt que de les agresser physiquement, il s’amuserait encore. Rien ne protège vraiment les victimes d’abus psychologique, même si la Cour suprême a statué qu’on ne peut consentir à un assaut qui cause des marques physiques.

J’ai moi aussi été le jouet consentant d’un psychopathe, manipulateur, menteur et voleur de petite notoriété, il y a quelques années. Ce pervers narcissique était célébré par les médias (même des chroniqueurs d’expérience n’y ont vu que du feu) et il a usé de son mythe pour hypnotiser plus d’une outarde.

Certaines, éduquées et intelligentes, lui fournissaient leur NIP bancaire. L’une d’elles m’a écrit qu’il lui devait la coquette somme de 100 000 $. Et elle tenait encore à lui… Maso, vous dites ?

Une chose est certaine : l’équilibre entre les sexes, la justice en matière de relations intimes, ne se rétablira en partie qu’au prix d’un retour sur nos pratiques libertines et une solide éducation des garçons. Malheureusement, cela exigera aussi une abstinence différée (« Jamais le premier soir ») et un plus grand discernement de la part des femmes dans le cas où l’abus est « consenti ». Ne regardez pas en ma direction : j’aurais mieux fait de faire carrière chez les carmélites avant le mariage.

Et aujourd’hui, après avoir galéré sur bien des océans de larmes, je constate qu’un fantasme gagne à demeurer un fantasme tant qu’il n’a pas fait ses preuves. Se faire faire la cour nous éviterait peut-être d’aller en cour. Et là encore, rien n’est moins certain.

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Sexe, amour et pouvoir: il était une fois, à l’université

Ce colloque organisé par la professeure de littérature Martine Delvaux s’attarde à un tabou immense, celui des relations amoureuses et sexuelles entre étudiant(e)s et professeurs. « C’est un secret de Polichinelle », me souligne l’instigatrice de cette journée au programme explosif. On espère discuter ici de donjuanisme et de pratiques plus ou moins acceptées dans le cadre d’une relation de pouvoir en milieu universitaire. « Ça reste de l’abus, même si c’est consentant ! Certaines universités américaines ont légiféré sur cette question et c’est carrément interdit d’avoir une relation avec un ou une étudiante », ajoute Martine Delvaux.

Sous couvert d’histoires d’amour, on ne peut malheureusement pas faire n’importe quoi. Ce sujet de couloir ne rejoint jamais la place publique. Déjà 300 inscriptions, et c’est gratuit.

Le vendredi 14 novembre, de 9h à 17h, à l’UQAM. Voir la page Facebook.
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Nombre d'agresseurs sur mille agressions qui seront poursuivis. Seulement trois d'entre eux iront en prison. 
— Statistiques citées par le WMCA Canada
Adoré la cinquième saison de Downton Abbey, qui débutera en janvier à PBS et se termine dimanche en Angleterre. Le Christmas Special accueillera George Clooney et en émoustillera plus d’une le 25 décembre. Mais, en attendant, et sans trop vendre la mèche, on peut voir les femmes de Downton s’émanciper et lady Mary se faire livrer une cour qui n’exclut pas de coucher en dehors des liens sacrés du mariage. Même Cora, l’épouse du comte, est dûment courtisée. Oh my God !

Aimé la version de Fais-moi mal Johnny avec Magali Noël et Boris Vian. La recherche visuelle est très amusante et le message n’en demeure pas moins ambigu : elles veulent ou elles veulent pas ? Faudrait savoir.

Visionné le film La Vénus à la fourrure de Roman Polanski. Ce huis clos d’un metteur en scène et d’une comédienne, dans une adaptation du texte de Sacher-Masoch, pourrait être fascinant si Polanski ne passait pas tout son film à nous présenter sa femme (Emmanuelle Seigner dans la vraie vie) sous tous les angles et à nous signifier qu’elle lui appartient. Agaçant, à la fin. Sinon, l’idée de voir le sadique se transformer en maso n’est pas déplaisante. Mathieu Amalric avec du rouge à lèvres, c’est à voir. Aucune violence physique, que du psychologique.

Chaque femme mérite un homme qui gâchera son rouge à lèvres, mais pas son mascara.

La passion amoureuse: du masochisme moins le fouet !

29 commentaires
  • Guy Lafond - Inscrit 7 novembre 2014 08 h 06

    Comme la vie peut être compliquée parfois


    En effet.

    Car la vie est un cadeau. Cadeau donné, cadeau repris, cadeau volé?
    (chanson de Corinne Hermes - vidéo sur youtube)

    "Soyeux heureux", comme disait et dit encore ma mère.

    Mme Blanchette, merci pour votre séance publique sur le divan. Vous êtes une femme étonnante, courageuse et sympathique.

    Bonne fin de semaine à vous et à tous les lecteurs du Devoir!

    :-)

    • Yvette Lapierre - Inscrite 7 novembre 2014 12 h 51

      Je seconde! Madame Blanchette est vraiment exceptionnelle!

      Bon week-end à vous aussi.

  • Jean-François Trottier - Inscrit 7 novembre 2014 09 h 42

    Éducation des garçons ???

    J'ai lu il y a quelques jours un article où il était question des fantasmes sexuels. L'un des plus courants chez la gent féminine est d'être attachée et plus ou moins violée y dit-on.

    Hé, je ne dis pas que ça justifie, ni même n'explique quoi que ce soit! Un viol reste un viol, si "gentillet" semble-t-il. C'est chaque fois Camille Claudel qu'on assassine.

    Je dis que l'éducation des garçons est non seulement insuffisante mais manque le coche complètement.

    Qu'une partie des gars soients des violeurs en puissance ou en action, on ne doute pas. Mais voilà, la généralisation fait que tous les gars se sentent jugés, voire condamnés. Aussi pire que "toutes les filles veulent être victime au fond". Les deux sont de puissantes conneries.
    Il s'agit de tout un contrat social qui doit être renouvelé, pour tous et sur un mode personnel. Gars, fille, hommes, femmes, policiers, juges, politiciens, curés et imams, la folie et tout autant le bon sens n'ont ni sexe ni religion.

    Je ne crois pas qu'un retour quelconque sur nos "pratiques libertines" puisse changer quoi que ce soit.

    Au contraire, je suis convaincu que plus les femmes se sont libérées de contraintes d'habillement, de paroles, de comportements coincés en public, plus elles ont acquis le droit et la faculté de dire non.

    Ce n'est pas le décolleté qui fait qu'une femme passe pour une pute mais plutôt sa voisine attachée jusqu'au cou pour des raisons morales. J'insiste, pour des raisons morales imposées. C'est ce qui est basé sur la morale culturelle (pas essentielle), pour l'habillement, le droit de parole, le droit de baiser ou pas le premier soir, en fait tout ce qui dit qu'une femme doit se comporter autrement que selon son propre jugement est néfaste. Idem pour les gars.

    Rien n'est plus nuisible que la généralisation en matière de morale et d'éducation. Ça mène au viol de l'intégrité de choix. Dégueulasse.

    Il a dû être très difficile d'écrire cet article. Je vous en suis reconnaissant. Merci.

    • David Huggins Daines - Abonné 7 novembre 2014 16 h 10

      Par contre, dans l'article que vous avez probablement lu, on ajoute que les femmes sont beaucoup moins enclines à vouloir réaliser leurs fantasmes. Je crois qu'il est surtout là où il faut plus d'éducation pour les garçons, pour qu'ils ne se retrouvent pas sans boussole pour discerner la fantaisie de la réalité en termes de sexe, mais surtout pour qu'ils comprennent ce que veut dire le consentement.

    • Jean-François Trottier - Inscrit 9 novembre 2014 13 h 04

      Pour M. David Huggins Daines
      En effet. C'est en ce sens que l'éducation de tous doit être faite : discerner le fantasme du désir, le désir du rêve, le rêve de la volonté, le possible du probable ou les pensées fofolles de celles qui aliènent.
      Le respect de soi et de l'autre, le plaisir solitaire et celui à deux ou plus, la morale personnelle, celle imposée ou l'amoralité qu'on assène comme une norme...
      La difficulté est que ces principes sont sociaux en ce sens qu'ils concernent la personne face aux autres et donc qu'il faut être attentif aux limites des autres pour y être pas trop mal à l'aise. Impossible de raisonner le jeu sans établir la règle avec le ou les partenaires. Impossible aussi de n'y ressentir aucun malaise mais encore la résultante peut devenir d'une richesse rare.

  • Colette Pagé - Inscrite 7 novembre 2014 09 h 51

    Non, c'est Non !

    Relevant de l'intimité, de la pudeur et du respect, le sujet est tellement délicat. Malheureusement, le refus des femmes de porter plainte et d'identifier leurs agresseurs permet à ces derniers de récidiver.

    Par contre ce refus se comprend et repose souvent sur la crainte d'être obligés de témoigner, d'être soumises à un contre interrogatoire portant sur leur vie intime et surtout de revivre les évènements douloureux dont l'on veut faire le deuil.

    Par contre, dans la famielle et à l'école, les garçons et les filles doivent apprendre que quelque soit l'étape de la relation Non veut dire Non.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 7 novembre 2014 14 h 29

      "Non", pour les agresseurs, est ce qu'ils recherchent. Lorsque des adultes s'adonnent à des jeux sexuels déviants, ils peuvent à tout hasard croiser des agresseurs déguisés en amateurs de jeux sexuels déviants. La ligne entre les deux, il va sans dire, est très, très fine... il faut être de mauvaise foi pou ne pas l'admettre.

  • ghislaine fortin - Inscrite 7 novembre 2014 10 h 21

    La banalisation du viol et autres sévices sexuels

    Que dire des nombreuses (!) artistes qui ont publiquement pris le parti de Roman Polanski, il me semble, sous prétexte qu'il était un très grrrrand artiste confinant au génie et qu'il avait encore beaucoup à donner comme créateur qu'on ne doit, sous aucun prétexte, déranger pour de vieille histoire. Selon elles, la page était tournée concernant le viol présumé d'une adolescente de 13 ans....Tout effacer avec un tel prétexte!!

    Je n'en suis pas encore revenue et toujours aussi révoltée. Pourtant, je n'ai jamais subi de sévice sexuel mais après cet épisode Polanski, je me mettais à la place des milliers de victimes silencieuses et la tristesse me saisissait devant ce manque d'empathie venant...de femmes ce qui n'exclut pas le même manque des hommes.

    Depuis cet épisode Polanski, mon admiration pour ces artistes féminines est partie en fumée.

  • Pierre Forest - Abonné 7 novembre 2014 10 h 24

    La belle franchise de Josée

    Je crois en l'importance pour l'homme de bien gérer sa libido mais pour y arriver, le mâle doit vouloir le faire, y réfléchir et surtout se donner les moyens d'équilibrer ses pulsions avec sa vie sexuelle normale, sa volonté de «grandir» comme être humain et surtout de viser un amour de soi qui passe par un très grand amour de l'autre. L'humanité a encore beaucoup de chemin à faire dans ce domaine.