Les voleurs d’histoire

Inauguré en 1965, le pont Cartier-Macdonald est le plus imposant de ceux qui relient Ottawa et Gatineau. Les autorités de l’époque ont voulu rendre hommage aux deux principaux artisans de la création de la fédération canadienne, George-Étienne Cartier et John A. Macdonald.

De nombreux Canadiens seraient sans doute bien embêtés de dire à qui ces noms font référence. Parmi les plus aisés, certains associeraient plutôt Cartier à la joaillerie. Pour d’autres, Macdonald est synonyme de fast-food.

De part et d’autre de la rivière des Outaouais, les grands hockeyeurs qu’ont été Jean Béliveau et Tim Horton sont certainement plus connus que les pères de la fédération. Pourtant, personne ne songerait à profiter du 150e anniversaire de l’Amérique du Nord britannique pour rebaptiser le pont Béliveau-Horton. Même ce mordu du hockey qu’est Stephen Harper y verrait un impardonnable crime de lèse-nation.

De prime abord, le premier ministre Couillard n’a pourtant rien trouvé à redire à l’idée de profiter de la reconstruction du pont Champlain pour honorer plutôt la mémoire de Maurice Richard. Si Ottawa en décidait ainsi, il n’y verrait pas d’objection.

Il a fallu que le président de la République française vienne rappeler à la Chambre des communes que Champlain est tout de même le fondateur du pays pour que M. Couillard se réveille et demande au gouvernement fédéral de « considérer avec attention » la nécessité de continuer à honorer la mémoire de Champlain. À l’Assemblée nationale, les libéraux ont toutefois refusé de débattre d’une motion présentée par le PQ qui s’opposait en termes très mesurés au changement de nom.

 

Personne ne peut soupçonner Stéphane Dion de chercher à nourrir en sous-main le rêve souverainiste. Le père de la Loi sur la clarté référendaire a pourtant parlé d’un « ratatinage » de l’histoire.

L’ancien ministre libéral André Bourbeau, qui n’est pas davantage reconnu pour ses sympathies indépendantistes, a aussi dénoncé ce « coup de tête populiste » qui tend à accréditer l’image d’un « peuple sans histoire ». La proposition fédérale ressemble même à une tentative de l’effacer. Si on avait suggéré de débaptiser le pont Victoria, le Canada anglais aurait crié son indignation à l’unisson, même si le rôle de cette souveraine dans l’histoire canadienne est bien moindre que celui de Champlain, croit M. Bourbeau.

C’est une réaction de cet ordre qu’on était en droit d’espérer du premier ministre du Québec, tout fédéraliste qu’il soit. Encore une fois, M. Couillard a manqué une belle occasion de démontrer qu’à défaut de les partager, il est sensible aux préoccupations identitaires de nombreux Québécois, et qu’il entend faire en sorte que le reste du pays en tienne compte.

Même en admettant que le gouvernement Harper cherche simplement un moyen de faire diversion au débat sur le péage, le résultat de sa proposition n’en serait pas moins d’enterrer encore plus profondément le souvenir d’une épopée que certains souhaitent peut-être nous voir oublier. Nul ne conteste la valeur des exploits sportifs du Rocket et sa remarquable contribution à l’émancipation des francophones, mais tous les personnages historiques n’ont pas la même importance.

 

François Legault a également dû tempérer l’enthousiasme de deux de ses députés, François Bonnardel et Gérald Deltell, qui avaient applaudi à l’idée de rebaptiser le pont Champlain. « Ce n’est peut-être pas approprié », a-t-il rectifié.

Les anciens adéquistes n’ont manifestement pas saisi l’esprit du virage nationaliste que M. Legault a annoncé au congrès caquiste de la fin de semaine. Ce n’est pas seulement sur le dossier de la langue qu’il entend placer le gouvernement Couillard sur la défensive, mais sur l’ensemble de la question identitaire.

Pour illustrer ce virage, la CAQ a présenté mercredi à l’Assemblée nationale une motion demandant au gouvernement d’entreprendre des démarches auprès d’Ottawa pour que les entreprises à charte fédérale soient assujetties aux dispositions de la loi 101. Encore une fois, les libéraux ont refusé d’en débattre.

Il est vrai que la motion précisait aussi que le français est « la langue officielle du Québec ici et à l’étranger ». M. Couillard n’a sans doute pas aimé cette allusion à son utilisation exclusive de l’anglais lors de sa visite en Islande. Le pire est qu’il ne semble sincèrement pas comprendre ce qu’on lui reproche.

Dans son discours de bienvenue au président Hollande, M. Legault a insisté de façon inhabituelle chez lui sur l’attachement des Québécois à leur langue, à leur culture et à leur histoire. Le contraste était saisissant avec les propos de M. Couillard, qui n’en avait que pour le Plan Nord, la stratégie maritime, le prix carbone et le virage économique que devrait prendre la Francophonie. Bref, les « vraies affaires ».

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42 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 6 novembre 2014 03 h 37

    Merci...

    Selon moi, une note de 100 % de pertinece doit être accordé à cet article de Monsieur David.
    Merci à lui.

  • Luc Archambault - Abonné 6 novembre 2014 04 h 52

    Histoire !? Champlain premier « gouverneur général » du Canada !?

    « Il y a tout juste 400 ans, un Français originaire des Charentes, Samuel de Champlain, remontait le Saint-Laurent depuis l'océan et fondait un nouveau pays, votre pays. Il fut le premier gouverneur général du Canada » François Hollande

    De un, Champlain ne fut jamais Gouverneur, ni de la Nouvelle-France, ni du Canada, ni de quoi que ce soit... ensuite... le Gouverneur de la Nouvelle-France ne fut jamais « Gouverneur général du Canada »... Le Gouverneur de la Nouvelle-France était Gouverneur de la Nouvelle-France ; le Canada n'ayant jamais été un pays de la Nouvelle-France... et n'étant que l'une des 4 « Provinces » de la Nouvelle-France... Acadie, Canada, Louisiane et Pays d'en Haut ( Grands-Lacs ) compris.

    Champlain ... « Administrateur local de la ville de Québec jusqu'à sa mort, il ne reçoit jamais le titre officiel de gouverneur de la Nouvelle-France, même s'il en exerce les fonctions. Son acharnement à vouloir implanter une colonie française en Amérique du Nord lui vaut, depuis le milieu du XIXe siècle, le surnom de « Père de la Nouvelle-France ». »

    De deux, Champlain n'a pas fondé un nouveau pays. Champlain a fondé Québec, ce qui a permi de peupler à demeure et en continue, la Nouvelle-France, partie intégrante de la France.

    Ce qui a fondé ici un nouveau pays, c'est la Conquête... Nuance ! La Conquête qui a coupé la Nouvelle-France de la France en la démembrant de par la création de la « Province of Quebec » et le rattachement de l'Acadie à la Nouvelle-Angleterre, nettoyage ethnique aidant, non sans laisser la Louisiane à la France.

    Hollande se croit malin de se réclamer des anachronismes ayant fait en 2008 de Samuel de Champlain le « Premier gouverneur général du Canada » d'après Harper et sa Gouverneure générale de l'époque afin de canadianiser les fêtes du 400e anniversaire de fondation de Québec, mais valider de tels harperismes est tout sauf conséquent quand on prétend valoriser l'Histoire.

    • Raymond Carles - Inscrit 6 novembre 2014 13 h 07

      Merci de ce commentaire pertinent et intelligent!

    • Jean-Pierre Martel - Abonné 6 novembre 2014 13 h 47

      Le Canada n'est pas devenu un pays avec la conquête. Il est alors passé d'une possession française à une possession anglaise.

      Le Canada est devenu un pays avec l'adoption de la constitution de 1867. Avant cette date, les élus du Bas-Canada et ceux du Haut-Canada n'avaient que très peu de pouvoirs.

    • Pierre Couture - Inscrit 6 novembre 2014 16 h 22

      M. Archambault,
      avez-vous appris l'histoire du Québec à la même école que Harper?
      Champlain a bel et bien ouvert tout un continent au peuplement français.
      Géographe avisé, pilote d'une habileté consommée, meneur d'hommes, il a fait beaucoup plus que de fonder une ville.
      Avec une détermination à toute épreuve, il a su désamorcer toutes les attaques des marchands plus soucieux d'exploitation des ressources naturelles que d'implantation d'un nouveau peuple et a réussi à rapprocher Européens et Amérindiens dans des alliances qui auront duré des siècles.
      Je ne sais pas si on peut le considérer comme le fondateur du Canada et, à vrai dire, je ne m'en soucie guère. C'est en tout cas certainement notre père à tous les Québécois.
      Dans ces conditions, de faire débuter notre histoire avec la sale guerre que nous ont menée les anglais relève de l'insulte la plus insupportable.

  • Pierre Labelle - Inscrit 6 novembre 2014 04 h 55

    Sans culottes et sans colonne.

    Pour mettre ses culottes, encore faut-il en avoir, pour se tenir debout, encore faut-il avoir une colonne vertébrale. Couillard lui n'a ni culotte et encore moins de colonne vertébrale, il n'était pas encore élu que déjà il voulait nous entrés dans la gorge la constitution de 82, alors que pensez-vous qu'il en a à foutre de "Champlain", il ne sais sans doute pas de qui il est question. Que l'on aie besoin de Stéphane Dion pour venir défendre notre histoire, ici au Québec, cela en dit long sur le genre de premier ministre que nous avons. J'espère que tous ceux qui ont votés pour ce petit monsieur, plus souvent à genoux que debout, vont garder en mémoire les absences de mémoires de Phillipe.

    • Michel Blondin - Abonné 6 novembre 2014 14 h 50

      Sur la langue, le pont et l’éthique :

      Philipe Couillard, ce sourd doué, imbu de la tyrannie de la majorité, inféodé de sa langue, manie la réflexion sur son bon peuple, comme un borgne qui croit voir claire et emboute grassement les mots avec la confiance de l’autruche.

      Il mériterait souverainement une boutade dans l’antipode du sourire à faire réveiller la nation de ce servant de messe trop basse, pour y ériger un pont de solidarité humaine.

      Non, le balcon utilisé par De Gaules ne sied à Phillipe. Il manque au dernier, ce que le premier avait: culotté, sensible et visionnaire.

      Ne soyons pas trop sérieux avec les décisions fédérales mais espérons que le pont ait plus de chance de porter le prénom de Samuel que celui de Phillipe I ou Stephan. Encore que, on a bien eu PET en l'air: ce qui a déculotté bien du monde.

  • Jacques Grenier - Abonné 6 novembre 2014 04 h 55

    Chantage

    Couillard est dans une position intenable vis à vis le fédéral. Aussitôt que Porter va être repatrier (si) sont chien est mort comme premier ministre. Donc il devient facile de comprendre tous ces gaffes monumentales. Il racole les fédéraux pour sauver sa peau

  • Etienne Audet - Inscrit 6 novembre 2014 05 h 25

    La perte identitaire

    Votre lecture me parait tres juste et j ai été tres ému d entendre Francois Hollande
    avec tout son talent oratoire, nous rappeler que nous sommes un peuple une nation.
    Ne serait- il pas le role de nos politiciens québecois de promouvoir le fait Francais .
    M.Gouillard qui est amnésique a l histoire des Québecois comment si c était un honte
    d etre qui nous sommes.
    Etienne Audet Victoriaville QC