La fin d’une grande maison de vin

La grande cave du Bistro a pu contenir jusqu’à 30 000 bouteilles, avec entre autres des La Tâche, Richebourg, Romanée-Conti, Petrus, Barollo ou Yquem.
Photo: Agence 32 degrés La grande cave du Bistro a pu contenir jusqu’à 30 000 bouteilles, avec entre autres des La Tâche, Richebourg, Romanée-Conti, Petrus, Barollo ou Yquem.

Je me souviens encore de cette rencontre que j’ai eue, il y a quelques années, avec Champlain Charest. Ses problèmes d’acuité visuelle m’obligeaient à me placer d’une certaine façon pour qu’il me voie, moi qui voulais m’effacer derrière cet érudit du vin qui, après la radiologie, y a consacré une grande partie de sa vie.

Originaire du Bas-du-Fleuve, plus précisément de la région de Kamouraska, Champlain Charest est pensionnaire durant sept ans avant d’entreprendre le « cours classique », comme on le disait à l’époque, puis son entrée à l’Université de Montréal, en médecine, en 1953. Il opte pour la spécialisation en radiologie à Washington, puis se rend à Boston, à Harvard, pour y parfaire ses études durant deux ans.

L’hôpital Saint-Luc lui offre alors un poste dans son tout nouveau service de radiologie. Là a lieu sa rencontre avec Arthur Vallée et André Légaré, puis l’ouverture, boulevard Dorchester (aujourd’hui René-Lévesque), du bureau privé de radiologie Vallée et associés.

Son contact avec Légaré éveille chez lui une passion pour l’art, la musique et l’opéra, ainsi que pour le vin. Comme tant d’autres à l’époque, Charest achète d’abord un Marc-Aurèle Fortin pour trois fois rien, qu’il revend 15 ans plus tard avec un très gros profit. À ce moment, Riopelle et Borduas semblent inaccessibles pour l’amateur d’art qu’est Champlain Charest.

La maison sur le lac

Attiré par les rives du lac Masson, dans les Laurentides, il y fait construire une maison en 1966. Avec l’achat de pièces d’art et la découverte de sculptures d’Armand Vaillancourt ou de Chadwick, il confirme son intérêt pour l’art en général, avant de rencontrer Jean-Paul Riopelle à l’hôtel Lutetia de Paris.

C’est à l’atelier du peintre, en banlieue de Paris, qu’il découvre, outre des collages, des peintures qu’il rêve d’accrocher aux murs de sa maison de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson. Au fil d’une soirée bien arrosée, Riopelle lance un défi de taille à Charest : le battre au tir au poignet.

Le résultat est sans appel : Charest, qui avait travaillé comme débardeur alors qu’il étudiait en médecine, gagne le pari et obtient ainsi sa première oeuvre de Riopelle sans avoir à débourser un sou.

De retour au Québec, il multiplie les déplacements en région pour le travail, mais aussi pour ses loisirs, qui commencent à être dispendieux.

Le Bistro à Champlain

En 1974, un certain M. Lavigne est propriétaire du magasin général du village et ses enfants souhaitent qu’il le vende, car il est âgé. Champlain et Riopelle s’entendent pour l’acheter, en viager, bloquant ainsi toute autre transaction.

Le père Lavigne, comme on l’appelait, est décédé peu de temps après, laissant ainsi le chemin libre aux deux amis pour restaurer l’ancien magasin général et ouvrir leur restaurant : Le Va-nu-pieds, un surnom attribué à l’époque aux pauvres de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson.

Rapidement, la réputation des deux propriétaires et la compétence du chef font en sorte que tout marche bien, jusqu’au jour où le chef demande une augmentation de salaire, qui lui sera refusée par Charest. C’est le début de la fin.

La confusion brouillera durant plusieurs années la relation entre les deux compères, qui pourtant avaient fait ensemble des parties de chasse à l’île aux Oies et des escapades dans le Grand Nord, sans parler des voyages de pêche qui les liaient avant 1981, l’année de la rupture.

Champlain va « essayer » plusieurs chefs par la suite, qui ne feront que passer, et perdra beaucoup d’argent avant de fermer Le Va-nu-pieds. Il part alors pour l’Ouest canadien afin de se refaire une santé financière, qui lui permettra d’acquérir une grande partie des bouteilles de la Maison des vins de Montréal, lors de son déménagement.

En 1987, avec sa conjointe Monique Nadeau, fidèle passionnée de vins et d’art, il ouvre Le Bistro à Champlain, un lieu d’abord dédié à Bacchus, avec une cave parmi les plus belles du monde et qui va contenir jusqu’à 30 000 bouteilles.

La cave est moderne, bardée de systèmes de sécurité, avec des miroirs, un sol à l’abri des vibrations et une lumière diffuse pour protéger les grands vins. Ceux-ci se nomment La Tâche, Richebourg, Romanée-Conti, ou encore Petrus, Barollo, Yquem… Et beaucoup d’autres encore qui, chaque jour, s’endorment entre magnums et jéroboams de vins d’une richesse inouïe.

Amateur de vin et d’art, avec sa nombreuse collection de Riopelle, mais surtout artiste de la transmission et de la générosité, Champlain demeurera. François Chartier, sommelier bien connu, contribuera aussi à la notoriété de cette grande et unique maison qu’est Le Bistro à Champlain.

On a souvent reproché à la cuisine du bistro de ne pas être à la hauteur des vins choisis ou en dormance. C’était peut-être vrai à certains moments, mais pas toujours. Il faut dire que la marche était très haute, en cuisine, par rapport à la cave.

Champlain, lui, a été très clair dès le début en appelant son établissement un bistro. Celui-ci fut d’ailleurs maintes fois primé dans le célèbre Wine Spectator et dans la revue des Vins de France. Il s’agissait avant tout d’un lieu de rassemblement pour les amateurs de vin, et non d’un grand restaurant gastronomique, même si le titre ne lui aurait pas déplu.

Toutes les grandes maisons du monde vinicole connaissent Champlain Charest. Combien de visiteurs de renom sont-ils venus au Québec pour y découvrir sa cave, ou encore le personnage lui-même ?

Sa conjointe et lui ont fait connaître à des gens comme moi des vins qu’il aurait été impossible de découvrir autrement. Généreux de nature, le couple Nadeau-Charest souhaite désormais se reposer et méditer.

Si l’un des grands radiologues du Québec a eu la passion de l’oenologie il y a longtemps, c’est dans les prochaines semaines que la gastronomie (incluant le monde du vin) sera classée comme 10e art par l’UNESCO.

Nous lui devons notre profonde reconnaissance. Merci, Champlain.

Le restaurant Le Bistro à Champlain a fermé ses portes le 2 novembre dernier.



Philippe Mollé est conseiller en alimentation. On peut l’entendre toutes les semaines à l’émission Samedi et rien d’autre à ICI Radio-Canada Première.

Dans la bibliothèque

Made in Québec
Julian Armstrong
HarperCollins Publishers
Chine, 2014, 414 pages

J’éprouve une fascination pour cette grande dame qu’est Julian Armstrong, qui travaille à The Gazette depuis des lunes. Son jugement sur la gastronomie québécoise est juste et sans équivoque. Elle montre avec son ouvrage combien elle affectionne les artisans, les chefs et tous ceux qui ont contribué, comme elle, à faire grandir le Québec gourmand.

Un livre magnifique, tant pour l’histoire des produits que pour les recettes. Mais j’ai hâte que ce livre soit traduit en français.

 

Made in Québec

Julian Armstrong HarperCollins Publishers Chine, 2014, 414 pages