Le Burkina exemplaire?

Vingt-sept ans après un crime fondateur qui le propulsa au pouvoir — l’assassinat de son ami et compagnon d’armes Thomas Sankara, légendaire « Che Guevara » de l’Afrique des années 1980 —, Blaise Compaoré, jeune capitaine putschiste devenu président aux quatre mandats, a choisi de partir devant la foule en colère.

C’est justement le genre de choses qu’il pouvait recommander lui-même, il n’y a pas si longtemps, à des homologues de pays voisins — comme l’Ivoirien Laurent Gbagbo —, lui qui s’était fait des amis dans la communauté internationale en jouant le rôle de supposé « vieux sage » et de médiateur dans les crises en Côte d’Ivoire (élection présidentielle controversée en 2010, suivie d’une guerre en 2011), au Mali (indépendantisme et insurrection islamiste au nord, en 2012), en Guinée ou ailleurs…

Putschiste meurtrier devenu chef d’État fréquentable, diplomate recherché, bien en cour à Paris comme à Washington, Compaoré avait réussi à donner à ce petit pays d’Afrique francophone un statut symbolique bien au-dessus de sa taille modeste (17 millions d’habitants) et de son économie fragile. Sous son règne, le pays dit « des hommes intègres » (« Burkina Faso » en langues nationales) a su rester dans les limites d’une pauvreté digne, et conserver à l’État-nation des attributs et une efficacité (relative) qui ne sont pas si fréquents en Afrique.

Le caractère peu sanglant de ce renversement par la foule, la retenue de l’armée devant le soulèvement (qui n’exclut pas des manipulations en coulisses, et des luttes de tendances), le dynamisme d’une société civile et d’une opposition politique mobilisées, une presse nationale qui rapporte et commente librement les événements : tout cela témoigne d’un pays peut-être autoritaire, mais ni totalitaire, ni chaotique, ni misérable.

Un pays où les avions ont continué (pour la plupart) de décoller et d’atterrir au cours des derniers jours, et où l’agitation dans les deux principales villes (Ouagadougou et Bobo-Dioulasso) ne semble pas, jusqu’à maintenant, avoir troublé outre mesure le quotidien ailleurs au pays.

 

Le Burkina a aujourd’hui valeur de test. Compaoré tombe parce qu’il a voulu changer une nouvelle fois la Constitution pour se maintenir au pouvoir, comme il l’avait fait il y a dix ans après deux septennats. Comme l’avaient déjà fait en succession, au fil des ans, les petits despotes d’Angola, du Gabon, de l’Algérie ou de l’Ouganda.

Les Burkinabés, cette fois, ont réagi en descendant dans la rue et en scandant « Blaise, dégage ! » S’il avait réussi son coup, d’autres autocrates comme lui, bientôt rejoints par la limite d’âge ou par un nombre maximal de mandats effectués — dans un continent où 11 pays sont dirigés depuis plus de 20 ans par le même chef d’État — auraient été encouragés à faire de même : par exemple au Congo-Brazzaville, en RDC, au Rwanda ou au Burundi.

Il est hélas probable qu’un féroce dictateur comme le Rwandais Paul Kagame conserve toujours, en 2014, les moyens physiques de se maintenir, qu’il ait ou non devant lui de courageux contestataires. Mais des leaders semi-démocratiques plus faibles, comme Joseph Kabila à Kinshasa ou le très corrompu Denis Sassou-Nguesso à Brazzaville, peuvent voir dans les événements de Ouagadougou un signe de ce qui les attend, si d’aventure ils tentaient de s’accrocher en 2015 et 2016.

 

Comme il arrive souvent, les réactions occidentales traduisent une improvisation devant des événements qu’on n’avait ni prévus ni planifiés. Encore tout récemment, Compaoré était un pote des Américains et des Français. On peut imaginer qu’ils se seraient tous accommodés de son maintien au pouvoir, si les Burkinabés n’étaient pas intervenus massivement dans la rue.

Mais ces derniers jours, non sans une petite touche de paternalisme, François Hollande écrivait à son « cher Blaise » qu’il était peut-être temps de penser à partir. Depuis 48 heures, les États-Unis demandent à l’armée du Burkina un maximum de retenue et un « transfert immédiat aux autorités civiles ».

Formules convenues devant un monde qui change, devant une Afrique où les sociétés civiles et les économies de plusieurs pays s’éveillent et s’affirment.

L’Afrique n’est pas que le continent du virus Ebola, des chefs d’État qui tripotent les constitutions et distribuent les surplus à leur famille. C’est aussi la terre d’hommes et de femmes intègres qui, un beau matin, se réveillent et crient « Basta ! » en rêvant à un monde plus démocratique, plus libre, moins cynique.

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