Le placard de verre

On croirait que ce genre d’annonce est devenu un non-événement de nos jours. La sortie du placard du grand patron d’Apple est pourtant une première dans les hautes sphères du monde des affaires.

Le président et chef de la direction d’Apple, Tim Cook, a fait la manchette, jeudi, en se déclarant homosexuel et fier de l’être dans une lettre au magazine d’affaires Bloomberg Businessweek. « C’est le plus beau cadeau que Dieu m’ait fait », a affirmé l’homme d’affaires de 53 ans, à qui Steve Jobs a laissé la barre de la célèbre entreprise en 2011 peu de temps avant d’être emporté par un cancer du pancréas.

L’ampleur que l’histoire a immédiatement prise dans les réseaux sociaux et la presse d’affaires pourrait surprendre. Avec tous ces acteurs, sportifs, politiciens et autres personnalités publiques qui ont annoncé leur homosexualité au monde depuis une quinzaine d’années, on pouvait facilement ne pas avoir remarqué qu’un secteur important échappait largement à la tendance : celui des stars de la grande entreprise.

On ne savait plus très bien, jeudi, si Tim Cook était le premier patron de l’une des 500 ou des 1000 plus grosses compagnies américaines à se dire ouvertement gai. Le Royaume-Uni a lui-même dû attendre à cette année pour assister à la même première dans l’une de ses 100 plus grandes entreprises, avec l’arrivée du jeune Christopher Bailey à la tête de la maison de mode Burberry. Pour autant qu’on sache, on attend toujours qu’un événement semblable se produise au Canada.

D’autres homosexuels ont sans doute dirigé, et dirigent encore, de grandes entreprises, seulement ils ont préféré garder pour eux leur orientation sexuelle. Celle de Tim Cook n’était plus, depuis longtemps, un mystère pour grand monde dans la Silicon Valley, mais il avait estimé, jusque-là, que cette affaire ne concernait que lui.

Il faut dire qu’il y a sept ans seulement, le grand patron de la pétrolière BP, John Browne, s’est senti obligé de démissionner lorsqu’un tabloïd britannique l’a sorti de force du placard après qu’il eut été victime de chantage et d’extorsion par d’anciens amants.

Préférer se taire

Il faut dire aussi que les gais sont encore loin d’être traités sur un pied d’égalité dans le monde du travail. Plus de la moitié des États américains ne protègent toujours pas les travailleurs qui seraient mis à pied en raison de leur orientation sexuelle, et c’est sans parler des quelque 80 pays où l’homosexualité est toujours illégale, dans le tiers desquels elle est même passible de la peine de mort.

De façon plus courante, dans les pays développés, n’importe quelle personne commençant un emploi a tendance à éviter de se faire remarquer par des collègues ou des supérieurs à l’esprit moins ouvert. Ironiquement, la même peur et le même réflexe de prudence sont encore là lorsqu’on aspire aux plus hautes fonctions d’une entreprise, cette fois parce qu’on ne veut pas attirer sur soi les projecteurs au détriment de l’entreprise, ni heurter les membres du conseil d’administration, les actionnaires de l’entreprise ou des clients.

Selon une étude de Deloitte citée jeudi dans le New York Times, 83 % des gais, des lesbiennes et des bisexuels préfèrent ainsi, au travail, garder cet aspect de leur vie personnelle pour eux. Cela en force certains à dépenser une énergie considérable en histoires inventées et manoeuvres d’évitement contre-productives en plus de ne tromper souvent personne.

Il se peut que des histoires comme celle de Tim Cook et de John Browne soient le fait d’une génération formée à une époque où l’homosexualité était encore un sujet tabou, et que leurs successeurs n’auront pas les mêmes hésitations à vivre à visage découvert. Plusieurs commentateurs ont fait le parallèle entre leur situation et celle des femmes et des minorités visibles qui sont, elles aussi, confrontées à un plafond de verre au moment d’accéder aux plus hautes fonctions dans les entreprises, à la différence près que ces dernières ne peuvent pas garder caché dans un placard ce qu’elles sont.

Dans le cas des femmes, l’accession de l’une d’elles aux plus hautes fonctions d’une entreprise ne fait désormais plus les nouvelles. On est toutefois encore loin d’avoir brisé le plafond de verre, seulement 5 % des 500 plus grandes entreprises américaines ayant une femme à sa tête.

Gai, ingénieur et «fan» de sports

Il faut relativiser l’importance de l’annonce faite, cette semaine, par Tim Cook, selon des observateurs. Une compagnie du secteur des nouvelles technologies, sise dans la non moins branchée Silicon Valley, en Californie, est loin d’être représentative de la réalité du milieu des affaires.

D’autres croient, au contraire, que Tim Cook a le pouvoir de débloquer des choses, ne serait-ce que parce que sa compagnie est l’une des plus grosses, des plus connues et des plus populaires au monde. Il servira de modèle, non seulement aux États-Unis, mais partout où l’on s’arrache ses téléphones intelligents et ses tablettes, y compris dans des pays notoirement homophobes.

Par son geste, Tim Cook a dit, jeudi, espérer pouvoir aider toutes les personnes appartenant à une minorité à mieux s’accepter et à se faire accepter dans la société. Il a aussi rappelé que chaque individu est plus que son orientation sexuelle, sa race ou son sexe et que, personnellement, il se définissait aussi « comme un ingénieur, un oncle, un amoureux de la nature, un adepte de l’entraînement, un fils du Sud, un fan de sports, et bien d’autres choses encore ».


 
3 commentaires
  • Gaétan Fortin - Inscrit 1 novembre 2014 18 h 35

    Je suis hétéro...

    Dois-je publier un communiqué pour le faire savoir ?

    On s'en fout !

    • Stéphane Laporte - Abonné 3 novembre 2014 00 h 36

      29 états étasuniens permettent encore au patron de foutre à la porte un employé pour son orientation sexuelle.

  • François Beaulé - Inscrit 1 novembre 2014 22 h 52

    Gai anniversaire Tim !

    Tim Cook est né le 1er novembre 1960. Il a maintenant 54 ans.