Au bras de Tony

Tony ! Qu’est-ce que tu fais là ? Nous sommes en 1995, boulevard Saint-Laurent, presque au coin de la rue des Pins. Par la fenêtre de la boutique où je travaille depuis l’été précédent, je peux voir la devanture du Bifteck où j’irai prendre une bière après le boulot.

En attendant, au milieu des cintres où sont accrochés les vêtements que nous vendons, mon collègue de travail est penché, la moitié du corps hors de la boutique, son cou tendu vers la rue, tandis qu’il émet des sons qui se situent entre le sifflement et le cri d’un rongeur de taille moyenne, agonisant dans un « piège de renard à ours ».

Tony ! C’est quoi, ce bruit-là ?

Je dis aux filles qu’elles sont belles, me répond-il, comme s’il s’agissait d’une évidence. La grimace que provoque sa réponse chez moi lui permet de mesurer mon dégoût autant que mon incompréhension.

Es-tu gai ? me demande-t-il.

Pas plus que toi, mais je ne saisis pas pour autant ce que tu fais là. Tu me dis que c’est un truc grec, tu invoques l’argument culturel. Hey, ho. T’es né à Pointe-Claire, Chose. Tu habites à Laval. Tu poursuis, sans m’écouter : c’est un compliment, les filles aiment ça.

Je n’en reviens pas. Je passe pourtant mon lot de commentaires sur les filles. J’en ai déshabillé au moins un régiment des yeux. Que dis-je, un bataillon. J’ai maladroitement fixé leurs seins en leur parlant, ce dont elles se sont parfois aperçues. Je n’ai jamais été le plus subtil et, à 20 ans, je manque encore cruellement de discrétion.

Mais siffler dans la rue, comme on appelle des chiens, ou des chiennes, plutôt ? Tu devrais essayer, me suggère Tony. Euh, non. Je ne porterai pas non plus de grosses bagues ou une chaîne en or comme les tiennes, remarque. Et je ne parle pas de ta pestilentielle eau de Cologne.

Mon but était de séduire. Pas d’effrayer celles qui appartiennent au sexe faible.

J’emploie l’expression à dessein, sans aucune forme de sexisme mais comme une évidence physiologique : c’est une affaire de muscles, de squelette. Les femmes sont généralement moins fortes que les hommes.

Ce qui, dans la jungle des villes, fait d’elles des proies. Ou, du moins, les place en situation nettement plus précaire que la plupart des hommes.

Sauf en de très rares occasions, je ne me suis jamais senti menacé dans mon intégrité physique. La possibilité d’être violé ne m’a pas effleuré l’esprit une fois de ma vie. Et si je me suis promené seul, la nuit, dans quantité de métropoles où l’on m’a souvent abordé de manière étrange, lorsque j’imaginais le pire, cela ressemblait à une menace : un couteau appuyé sur mon flanc pour obtenir mon fric, et basta, c’était fini.

Faisant partie du groupe des forts, même avec toute l’empathie du monde, je ne peux pas imaginer ce type de peur que vivent les femmes.

Sauf que je n’imaginais pas non plus à quel point le climat de la rue leur est hostile, jusqu’à ce que je tombe sur cette vidéo qui, en 2014, m’a fait penser à ce Tony de 1995. C’est le film d’une jeune femme qui marche dans Manhattan et que l’on voit se faire aborder et interpeller des dizaines de fois, à la manière de mon collègue autrefois.

Non, elle n’est pas fagotée comme une pute. Et non, elle ne lance pas des regards aguicheurs à gauche et à droite. Et non, on n’a pas pris un top-modèle de six pieds, 110 livres, ou une plantureuse copie de Kim Kardashian pour l’expérience. Mais plutôt une femme moyenne, d’allure moyenne, aux mensurations moyennes. Dans un jeans noir, un t-shirt noir, qui ne sont pas particulièrement moulants. Son regard ne quitte jamais l’horizon.

Mais on y devine le poids de la répétition, le sentiment d’être considérée comme de la viande. Et à la fin, on est pris d’une sorte de dégoût, comme si l’accumulation de petites goujateries et la drague lourde et pataude des gros cons finissaient par devenir une forme de prédation, en proche banlieue d’une sorte de violence acceptable.

Faut-il rappeler que nous sommes en Amérique du Nord, là où l’on exporte l’égalité des sexes au bout du fusil, là où l’on se targue d’avoir permis aux jeunes Afghanes d’aller à l’école ?

Justement. Nelly Arcan m’a manqué en voyant ces images. J’aurais voulu qu’elle lise ici que j’avais finalement compris son idée d’une burqa de chair.

Celle que l’on met pour se conformer à un diktat. Celle que les femmes finissent par adopter, confirmant leur aliénation. Ce désir de plaire qui aplatit tout le reste. Qui fait que tant de jeunes femmes renient le féminisme de peur qu’il soit incompatible avec leur fringale de regards. Ce truc vicié dans la culture ambiante qui explique que cet abruti de Tony avait toujours une fille à son bras.

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