Un cri qui déchire

Virginia Pésémapéo Bordeleau raconte une histoire de deuil, celui de son fils et de sa propre enfance.
Photo: Agence France-Presse Virginia Pésémapéo Bordeleau raconte une histoire de deuil, celui de son fils et de sa propre enfance.

« À mon fils, Simon, qu’il soit vivant, toujours. » La dédicace de L’enfant hiver en dit long. Livre du deuil impossible, de l’intolérable souffrance, de la désespérance de la mère après la mort de son fils, oui. Mais une façon de le garder vivant aussi, c’est ce que l’on ressent à la lecture du troisième roman de Virginia Pésémapéo Bordeleau.

Nous sommes quelque part entre la nuit noire de la mort et la vie qui vibre de toutes parts. Nous sommes avec une mère, métisse crie comme l’auteure, peintre et écrivaine, comme elle, qui tente de refaire le parcours de son fils mort depuis sa naissance. Et qui, ce faisant, doit remonter aux sources de sa propre histoire familiale.

La structure du livre n’est pas évidente. Trois parties, la première étant la plus longue, la plus forte aussi. Les deux dernières, si elles recèlent de petits trésors, nous offrent parfois des scènes qui paraissent superflues, sinon surfaites. Comme si le besoin d’espérance, tellement intense, se traduisait par le désir de voir des signes partout, d’en mettre, d’en remettre.

Quelque chose de décousu, se dit-on à première vue. La chronologie est constamment brisée : alternent les souvenirs liés à l’enfance du fils et ceux qui appartiennent à l’enfance de la mère.

La narration comme telle est multiple. On passe du « je » de la mère au « elle ». À la fois dedans, dehors, la mère. À la fois engloutie dans sa douleur et distancée d’elle-même.

Tantôt elle devient personnage, se regardant vivre au passé, agir avec son fils vivant, tantôt elle est cette mère en détresse, privée de son enfant disparu. Son seul recours, alors, c’est de s’adresser à son père. Son père mort, lui aussi. « Te parler, peu importe où tu es ou si tu existes encore. J’ai besoin de partager l’intolérable avec toi, papa, car en ce jour de complet anéantissement, je n’ai personne vers qui me tourner. »

Malédiction?

Déroutants, tous ces va-et-vient, par moments. Mais les liens se tissent, derrière. Une courtepointe se dessine au travers des mots, des images d’une grande poésie. Chemin faisant, les différents fragments se répondent, s’éclairent les uns les autres, et on comprend qu’ils font partie d’un tout, un grand tout noueux, douloureux, qui remonte bien avant la naissance du fils, qui appartient à la généalogie familiale, telle une malédiction ancestrale.

Dessous, il y a la culpabilité terrifiante de la mère, qui a abandonné ses enfants, comme sa propre mère l’avait fait avant elle. Il y a l’alcool omniprésent, et la maladie mentale qui se transmet de génération en génération. Il y a la rage de la mère face à la mort de son fils, mais aussi la rage de la mère face à ce qu’elle lui a légué, malgré elle. Et la rage de la mère face à son père à elle, qui l’a privée d’enfance.

Nous sommes dans la déchirure extrême de la mère. Elle qui, dès l’âge de six ans, en tant qu’aînée de famille, voyait à la bonne marche de la maisonnée. Ses parents : ivres morts, très souvent.

Sa mère : réfugiée la plupart du temps chez les siens, loin de ses petits, « une mère incompétente, une ivrogne incapable de voir les conséquences de son absence et de son inconscience ».

Son père : traumatisé par son expérience de soldat pendant la Deuxième Guerre mondiale. « Tu as vécu des années de colère, plein de violence, emmuré dans tes souvenirs de cette guerre », se rappelle-t-elle. Puis : « Je tenais à te remettre entre les mains cette colère rentrée que tu nous avais transmise, cette peur constante de perdre pied en esprit, je n’en voulais plus ; ne pas faire confiance à personne, je ne voulais plus. »

Elle farfouille dans son enfance noire. Déflorée, à sept ans, par son frère revenu du pensionnat des Blancs. Personne pour veiller sur elle. Tout remonte à la surface, dans la tête de la mère, tandis qu’elle s’adresse à son père.

Se prolonger

Refaire le chemin de là d’où elle vient lui permet de se voir autrement, d’être plus indulgente envers elle-même. Envers ses manques comme mère. Parallèlement, elle revit les moments marquants de sa relation avec son fils, depuis l’accouchement.

Cet enfant, né avec le cordon ombilical autour du cou, a toujours eu un nuage noir au-dessus de sa tête. Combien de fois a-t-il frôlé la mort ? Combien de fois l’a-t-il lui-même provoquée par son comportement fantasque, irresponsable, autodestructeur ?

À qui la faute ? « Je suis devenue, moi aussi, une mère indigne, abandonnant mes enfants, trop fatiguée de ce rôle de mère tenu depuis mes tendres six années, oui les blessures de mon fils, je les porte en moi, j’assume sa mort dont je suis en partie coupable. Terrible constat, mon père, qui mène doucement vers l’enfer. »

C’est le tiraillement incessant de la mère devant sa propre histoire et son prolongement dans l’histoire de son fils mort qui donne tout son sens au récit. Toute sa force explosive. Ça nous happe, c’est un cri qui déchire.

C’est aussi, malgré tout, un cri d’espoir. On comprend finalement que ce qui préserve la mère, presque malgré elle, de l’anéantissement total, irrévocable, prend plusieurs avenues. Il y a l’art, d’abord : « l’art qui sauve de la déchéance, de la noirceur largement ouverte sur la mort. Comme l’écriture, car j’écris, papa, tout ce qui tremble en moi de colère, d’impuissance, de démesure. J’écris pour ne pas te haïr ».

Le réconfort peut aussi venir de l’amitié indéfectible de certaines personnes, dans les moments de grande noirceur, mais pas seulement : dans la découverte partagée, les sourires échangés. Dans la nature aussi, source d’apaisement. Et qui sait, il pourrait aussi se trouver sur la route un amoureux imprévu, celui qu’on n’attendait plus, comme dans les contes de notre enfance…

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L’enfant hiver

Virginia Pésémapéo Bordeleau, Mémoire d’encrier, Montréal, 2014, 160 pages