Citoyen en patins

Il y a tous ces livres qu’on n’a pas lus, il y a toutes ces pièces qu’on n’a pas vues. Agenda plein, don d’ubiquité défaillant, téléportation en panne, on ne peut pas toujours être dans la salle. Il y a aussi ces oeuvres que personne n’a vues, les échappées en cours de conception, les pas encore nées, les latentes. Celles-là, pas le choix, il faut les imaginer.

Cette obligation à recourir à l’imagination fonctionne comme un leitmotiv dans le dernier livre d’Hervé Bouchard, Numéro six (Le Quartanier). Comme l’a écrit le collègue Christian Desmeules, ce récit vient prouver de nouveau que notre citoyen de Jonquière « s’alimente à l’énergie contagieuse d’une parole souveraine ». Il y eut d’ailleurs, avant le livre, un spectacle intitulé Hivers : passages du numéro six dans les mineures, duo pour un Bouchard et un enfant monté à Jonquière même par Guylaine Rivard du Théâtre CRI en novembre 2013. L’objet scénique est fiché dans ma filière « pas vu », mais un témoin sûr m’a parlé de la haute qualité du rendu scénique assuré par l’auteur-conteur.

Théâtre ou pas théâtre, l’oeuvre maîtresse de Bouchard, ce Parents et amis sont invités à y assister couronné du Grand Prix du Livre de Montréal en 2006 ? Ça se dit « drame en quatre tableaux avec six récits au centre », ça se lit comme un roman qui s’entendrait comme une chorale. Apparemment, bien des metteurs en scène en rêveraient la nuit, hantés par les mélopées de la veuve Manchée : Olivier Kemeid, Christian Lapointe, Michel Nadeau… On l’a bien imaginé, on l’a entendu, on aimerait maintenant le voir, savoir si c’est montable. Voyons-y, d’accord ?

Du bon sport

Coincé entre ma filière de pièces pas vues et ma série de longs-jeux commémoratifs du TNM, il y a, comme autre suite de cossins dont je ferai quelque chose à un moment donné, l’album où je classe avec amour mes cartes de hockey de théâtre. Je viens d’y glisser ma Numéro Six sous plastique transparent afin de pouvoir en contempler les deux faces, la lustrée du portrait et la mate des statistiques qui firent l’intérêt de plusieurs générations de mâcheurs de gomme balloune.

Je l’ai inséré aux côtés de Fridolin, bien sûr, carte presque recrue de Gratien Gélinas. Trop pauvre pour s’acheter un logo, mais on sait bien que son maillot est un maillot d’Habitant, d’une flanelle sans doute plus usée que sainte mais fière tout de même. Allez réécouter le plus actuel des gamins canadiens-français sur le site de l’ONF (Fridolinons 45) lorsqu’il annonce la fondation de son propre parti politique : « C’est la grande mode par les temps qui courent ; celui qui fonde pas de parti, y se fait remarquer… »

Figure aussi en bonne place dans mon cahier le cher Robert Gravel, qui avait repris à son compte cet appel de Brecht stipulant que le théâtre nécessitait « davantage de bon sport ». Avec Yvon Leduc, ils avaient compris que la scène est essentiellement arène et le match, pur spectacle. Quelques années avant qu’ils n’organisent la première joute de la Ligue nationale d’improvisation, un autre duo, formé par Françoise Loranger et Claude Levac, avait fait patiner Lesage, Johnson père et Lévesque contre Diefenbaker, Marchand et Pearson dans Le chemin du Roy, arbitré par Paul Buissonneau à la mise en scène.

Plus récemment, ça aura pris les souvenirs d’un petit Ukrainien scotché devant la télédiffusion de Coupe Canada 76 pour provoquer la première occurrence dramaturgique de Denis Potvin (310 buts et 742 passes en 1060 matchs, ce qui pour un défenseur est proprement ahurissant). Quelques années après les événements narrés dans Moi, dans les ruines rouges du siècle d’Olivier Kemeid et Sasha Samar, Potvin faisait corps avec ses amis Mike, Billy, Bryan, Clark, Butch et Chico pour aligner quatre coupes Stanley d’affilée entre 1980 et 1983. L’exploit fit des Islanders de New York l’avant-dernière grande troupe de création collective sur glace avant que la flambée des cachets « n’hollywoodise » définitivement la LNH.

Le Numéro Six n’aura jamais patiné sur la glace du Nassau Coliseum de Long Island, s’illustrant surtout au complexe sportif d’Alma et autres temples similaires. Mais le flot d’Hervé Bouchard, tel une chanson de geste médiévale, confère aux pee-wees des allures de chevaliers rompant leurs lances Sherwood sur le bouclier du gardien de but adverse, dans la noble odeur de graisse à patate frite qui embaume les arénas de la province.

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