L’anxiété, pyromane électoral?

Sans le côté spectaculaire de l’élection présidentielle, les Midterms sont pourtant un moment important de la vie politique américaine, que la Chaire Raoul-Dandurand analysera pour Le Devoir tous les lundis au cours des prochaines semaines.

Depuis la fin de l’été, l’anxiété des Américains est palpable, au point que l’idée d’un « facteur peur » doit être intégrée à la gestion des crises comme celle d’Ebola (ce qui n’avait pas été le cas avec le SRAS). Et si l’économie demeure au coeur de leurs préoccupations, le terrorisme, la politique étrangère et l’immigration arrivent juste derrière.

Dans cette dernière ligne droite vers les élections de mi-mandat, les démocrates s’attendaient à tabler sur un portrait positif de la situation financière du pays et des ménages américains : le taux de chômage est en baisse (5,9 %) et le nombre d’emplois a augmenté significativement dans plus de la moitié des États. Leurs stratèges pensaient donc axer le débat sur des enjeux locaux et polarisants (en Louisiane, les compressions budgétaires en éducation ; au Texas, l’accès à l’avortement ; en Géorgie, les enjeux raciaux…).

Mais l’avancée du groupe État islamique et la crise pandémique ont rappelé aux Américains qu’ils appartenaient à l’ordre international. En effet, depuis l’entrée du groupe EI dans le nord de l’Irak, l’opinion publique a graduellement glissé d’une hostilité rampante à toute forme de guerre impliquant les États-Unis vers une plus grande tolérance à de possibles interventions militaires à l’étranger. Au point que 62 % se disent inquiets de l’augmentation de l’extrémisme islamiste. Une majorité (55 %) estiment que le gouvernement n’a pas d’objectif clair dans sa campagne contre le groupe EI et ils sont de plus en plus nombreux (42 %) à considérer que les efforts du gouvernement pour y faire face sont insuffisants. Plus marquant encore, le Pew Research Center constate l’inversion d’une tendance : 50 % (+15 points en un an) pensent désormais que le gouvernement n’en fait pas assez pour protéger le pays tandis que 25 % (-12 points) pensent qu’il est allé trop loin dans les atteintes aux libertés individuelles. Edward Snowden et le scandale des écoutes de la NSA ont vécu.

Cette évolution favorise les républicains

D’abord, la bataille de Kobané n’est plus seulement celle des Kurdes : elle est également devenue un enjeu de politique intérieure. Perdre cette ville hautement symbolique du Kurdistan ferait les choux gras des républicains, qui pourraient alors fustiger l’incompétence du président et confirmer la faiblesse du parti au pouvoir. Le fait que l’on reparle d’Abou Ghraïb alors que le groupe EI approche de la ville, ou que le chef d’état-major Ray Odierno ait laissé flotter un doute sur la capacité de l’armée irakienne à tenir Bagdad pourrait avoir les mêmes résultats.

Ensuite, le retour du risque terroriste dans le discours électoral consacre celui des « Mamas Grizzlis » (ces « Security Moms » adoubées par Sarah Palin par opposition aux « Soccer Moms » de l’ère clintonienne). Or, le 4 novembre prochain, les démocrates auront besoin de faire sortir le vote des femmes qu’ils ont systématiquement emporté depuis l’ère Reagan — à l’exception de 2010, et cela leur a coûté cher en sièges. Mais, cette fois-ci, alors que la majorité d’entre elles fait passer la sécurité devant les enjeux sociaux, le slogan anti-GOP de la « guerre contre les femmes » pourrait bien tomber à plat, et les démocrates pourraient perdre un de leurs leviers.

Enfin, la sécurité nationale est devenue un enjeu clé des campagnes électorales. De fait, Tom Cotton en Arkansas, Dan Sullivan en Alaska, Scott Brown au New Hampshire et Joni Ernst en Iowa ont un point commun : ce sont des vétérans qui militent sous la bannière républicaine et utilisent leurs faits d’armes contre des adversaires démocrates en difficulté dans les sondages. Ils ont ainsi forcé le glissement de la campagne (comme le démocrate Mark Udall au Colorado) vers un discours moins social et plus belliqueux. C’est ainsi que le républicain Scott Brown a, pour déloger la sénatrice démocrate Jeanne Shaheen, confondu menace migratoire, terroriste et pandémique : il a en effet évoqué le fait que la frontière pourrait être franchie aisément par des djihadistes et des porteurs du virus d’Ebola.

L’amalgame est tellement grossier qu’il ne devrait être que du folklore électoral local. Mais les événements qui se sont déroulés à Saint-Jean puis à Ottawa, et le lendemain contre des policiers à New York, pourraient en décider autrement. De fait, le 16 octobre dernier, le site Politico publiait en une un papier intitulé « Fear Canada — The Real Terrorist Threat Next Door » (Craignez le Canada – la véritable menace à côté de chez vous). Et qu’importe que l’auteur, Garrett M. Graff affirme ensuite qu’il se voulait ironique, car cette « inquiétude » commence à trouver une résonance aux États-Unis… bien au-delà du public acquis de Fox News. Il ne faut donc pas s’étonner que le Canada ait annoncé dès jeudi vouloir mener un blitz diplomatique pour « rassurer les États-Unis ». C’est entendu : l’anxiété en période électorale est un pyromane en liberté.