La boule

Qu’importe le froid et ses buées laiteuses, mon fils dort encore les fenêtres grandes ouvertes. Beaucoup de gens croient qu’une fenêtre ouverte apporte forcément un air plus riche et vivifiant à l’esprit. Mon fils, en tout cas, y croit beaucoup. Respirons mieux et nos pensées seront plus claires ! Plus de clarté au milieu d’une époque troublée : voilà bien ce dont nous avons besoin.

Nous croyons tous un peu aux vertus des fenêtres ouvertes. J’avoue cependant y croire moins depuis que je dois me lever au beau milieu de la nuit pour les fermer et m’éviter ainsi de geler. Tout est en fait question de dosage. L’équilibre de nos pensées est-il aussi subtil que celui qui régit l’air ?

Après une crise aiguë de paranoïa islamiste où l’on a vite imaginé le règne d’un nouveau califat s’installer à Saint-Jean-sur-Richelieu ou à Ottawa, on prend un air étonné devant les coups assenés par deux esprits troublés, sans se questionner plus que d’ordinaire sur l’effet de ceux que l’on a portés en masse à l’étranger au cours des dernières années. Quant à prendre acte des ravages qu’opère la maladie mentale tandis que notre filet de sécurité sociale rétrécit, ce ne sera sans doute pas non plus au programme de ces années d’austérité.

Nous perdons la boule. C’est à croire parfois que, pour trouver de l’air, il faudra savoir bientôt sauter par la fenêtre.

 

Ottawa célèbre cette année le souvenir des tractations de l’automne 1864 à Charlottetown et à Québec, lesquelles conduisent à adopter, trois ans plus tard à Londres, une loi qui tient lieu de Constitution. Voici des colloques, des déclarations émues, des coups de chapeau offerts à sir John A. Macdonald, à sir George-Étienne Cartier et à d’autres « sirés » du Dominion, comme on appelle alors ce territoire colonial tenu pour sublime parce que la Bible affirme que le Divin « dominera depuis une mer jusqu’à l’autre ». Comment faire plus encore pour nous pomper l’air ?

Deux photos, une gravure, une peinture : en gros, il n’existe que quatre illustrations auxquelles se réfèrent presque toujours nos bienheureux célébrants de la Confédération. Quatre images pour témoigner de trois événements où, pour les besoins d’une union, deux personnages centraux, Macdonald et Cartier, entrevoient l’édification d’une nation devant une majorité qui est d’autant plus effrayée qu’on ne daignera pas la consulter.

Regardons les deux photos. La première est prise le 1er septembre 1864 devant la maison du gouverneur de l’Île-du-Prince-Édouard. Le photographe, George Roberts, réunit les délégués qui discuteront jusqu’au 9 septembre des modalités d’une union au nom de l’Empire. Il place ces politiciens en rang d’oignon, à sa façon. Au centre, Cartier et tout juste à côté, comme point de gravité, Macdonald assis sur une marche, son haut de forme sur le genou, l’avenir entre ses mains.


 

La seconde photo montre les « pères » devant le parlement du Canada-Uni à Québec, le 27 octobre 1864. Les délégués sont photographiés par Jules-Isaï Livernois, tous sur un pied d’égalité, disposés en arc de cercle de part et d’autre d’une table Louis XV. Macdonald apparaît simplement un peu différent des autres parce qu’il est le seul à porter un pantalon de lainage clair.


 

Des deux photos se dégage une horizontalité exprimant l’égalité des délégués. On ne trouve pas dans ces images l’expression de ce fameux « pacte entre deux nations », un rêve dont se sont bercées des générations de fédéralistes québécois pour dissimuler leurs déceptions de le voir sans cesse crever puis se retrouver finalement devant rien.


Les deux autres représentations utilisées le plus souvent pour évoquer la Confédération sont postérieures à son avènement. Elles dévoilent mieux la dominante de ce projet dont George Brown, fondateur du journal The Globe à Toronto, avait bien exprimé le sens profond en 1864 dans une lettre à sa femme : « Is it not wonderful, French-Canadianism entirely extinguished ! »

D’abord, il y a cette gravure illustrant la conférence de Londres, là où on entérine, entre la fin de 1866 et mars 1867, un rapport de dépendance politique. Elle montre Cartier et Macdonald à la veille de Noël, côte à côte sous un portrait de la reine Victoria, dans une pièce encombrée du château de Westminster. Les pensées des deux hommes, on le sent, ne sortiront pas des vanités où elles sont attachées.


 

Mais la représentation de loin la plus connue de cette déconvenue pour le Canada français reste l’oeuvre de Robert Harris, peintre pour notables à qui le gouvernement de John A. Macdonald commande une oeuvre. Harris peint à compter de 1883 en mettant l’accent sur Macdonald, ce qui impose l’image de son triomphe. Laquais des chevaliers d’industrie, il apparaît debout au beau milieu de la conférence de Québec, au centre d’une grande fenêtre à plein cintre baignée de lumière. Or cette fenêtre n’est qu’une vue de l’esprit : les baies du parlement sont en vérité parfaitement égales.

Ce tableau sera sans cesse utilisé, même si l’original disparaît en 1916 lors de l’incendie du parlement. Est-ce pour rester dans l’esprit pompier du tableau qu’on confie à Rex Woods le soin de réaliser une copie ? Illustrateur connu pour avoir dessiné l’emblème de la jolie femme en kilt de la Macdonald Tobacco, Wood ajoutera très librement trois personnages à la scène imaginée par Harris, preuve s’il en est qu’en ce pays qui étouffe la grandeur des fenêtres ne change rien à la nature de l’air.


 

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

8 commentaires
  • - Inscrite 27 octobre 2014 01 h 29

    Extinguiched !

    Quel plaisir de lire vos textes si intéressants et insctructifs !

    "Is it not wonderful, French-Canadianism entirely extinguiched !" Ah mais, sommes-nous surpris de cette phrase tirée du vieux Globe à Toronto ? Pas le moins du monde. C'est leur plus ancien rêve, et il est inextinguible. 1864, 2014, même combat.

    • Gilles Théberge - Abonné 27 octobre 2014 15 h 28

      Posez la question autour de vous, je gagerais une vieille "piastre en papier" que la plupart des gens à qui vous poseriez la question ne vous croiraient pas.

  • Jean Lapierre - Inscrit 27 octobre 2014 05 h 22

    Et les Anglais dans tout ça?

    Le débat sur l'adoption de l'AANB à la Chambre des Communes de Londres n'a soulevé que très peu d'intérêt. Les députés étaient plus préoccupés par un autre projet de loi sur l'imposition d'une taxe sur les chiens de chasse. On imagine la scène: les députés regardant par la "fenêtre", bâillant aux corneilles et rêvant de chasse, ennuyés par ce débat sur le Dominion du Canada.

  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 27 octobre 2014 05 h 47

    Le PC et CP

    C’est dommage que vous n’ayez pas une photo de John A (Johnny) Macdonald du Parti Conservateur acceptant l’argent de Hugh Allan du Canadien Pacifique. Cela aussi aurait pu être très inspirant.

  • Colette Pagé - Inscrite 27 octobre 2014 09 h 58

    La maladie mentale : un fléau sous-estimé !

    Au lieu de modifier avec précipitation les lois visant à accorder davantage de pouvoirs aux corps policiers. Et ce, pour des raisons électoralistes d'un Gouvernement faisant la promotion de la loi et l'ordre, le Gouvernement serait bien avisé d'augmenter les budgets en santé mentale et en recherche. Car, avant de vouloir s'attaquer aux infidèles, ces deux personnnes, selon leurs proches, souffraient de maladie mentale. Bien évidemment le Gouvernement et la GRC préfereront éluder cette problématique afin d'obtenir davantage de pouvoirs et de plus gros budgets.

    Si j'ai bien compris, une fois de plus le Gouvernement fédéral comme il l'a fait pour la célébration de certaines guerres préfèrent trafiquer les faits et les photos en donnant la plus belle place à John Macdonald. La bonne nouvelle c'est que les francophones ont survécu et qu'ils ont fait mentir Lord Durham.

  • Louise Melançon - Abonnée 27 octobre 2014 10 h 59

    Deux parties en contradiction

    Monsieur Nadeau, la partie de votre article sur l'anniversaire de la Confédération, avec une analyse appuyée sur des photos, est remarquable! J'ai beaucoup apprécié... c'est d'une clairvoyance spéciale!
    Mais la première partie, au sujet des événements de la semaine dernière, manque de profondeur. Vous tombez dans le simplisme de plusieurs commentaires lus ou entendus ces derniers jours, qui réduit les événements à la maladie mentale. Et pourtant, des faits montrent bien qu'il y a l'influence de l'EI, par Internet, sur des jeunes, peut-être perturbés, mais de là à toujours résoudre dans la maladie mentale!!!