Les 22 académies de la langue espagnole

À Paris, députés, académiciens et journalistes se crêpent le chignon. Faut-il dire « Madame la présidente » ou « Madame le président » de séance à l’Assemblée nationale ? (Ma chère !) Entre Français et Québécois, combien d’engueulades sur le thème ton-anglicisme-est-pire-que-le-mien ! (OMG MDR).

Or, des nouvelles venues d’Espagne nous montrent qu’il est possible de concevoir la langue autrement qu’à regarder dans le rétroviseur en fredonnant « C’était l’bon temps » ou qu’à se chamailler sur une norme québécoise en retombant dans la guerre du joual.

C’est qu’à Madrid, le 16 octobre dernier, l’Académie royale espagnole célébrait son tricentenaire avec le lancement de la 23e édition de son vénérable Diccionario — en présence du roi Felipe, ¡ naturalmente ! Fait intéressant pour nous francophones : ce dictionnaire de référence — 93 000 mots, 2400 pages — n’est pas signé par la seule Académie espagnole, mais par les… 22 académies de la langue espagnole.

Oui, vous avez bien lu. Il existe 22 académies de la langue espagnole dans 21 pays — dont deux aux États-Unis, une à Porto Rico et l’autre à New York. Une 23e académie serait même en gestation en Guinée équatoriale, seul pays hispanophone d’Afrique — et soit dit en passant membre de la Francophonie…

Quel rapport avec la langue française ? Ils sont nombreux, les francophones qui cultivent le mythe d’un « français international » à norme unique — comme si la chose était possible entre 250 millions de personnes dans 50 pays ! L’exemple des 450 millions d’hispanophones montre au contraire qu’il est possible d’élaborer un académisme efficace, dynamique, collaboratif, capable d’accoucher d’une norme panhispanique (l’espagnol international) tout en cultivant des normes nationales clairement définies — et surtout respectées.

Il me semble urgent que les francophones envoient une délégation à Madrid, délégation qui devrait inclure quelques représentants des chambres de commerce. Car l’autre succès de l’Academia espagnole est d’avoir su impliquer dans son financement une demi-douzaine de multinationales madrilènes, convaincues du potentiel économique de leur langue…

Les Espagnols se sont dotés d’une académie en 1714 pour imiter l’Académie française, mais l’élève a vite dépassé le maître. Ce n’était pas bien difficile. L’Académie française, petit club de poètes coopté par le cardinal Richelieu en 1635, n’a jamais surmonté son infirmité de naissance : celle d’avoir entrepris, pour faire plaisir au cardinal, de rédiger un dictionnaire et une grammaire. En 379 ans d’histoire, l’Académie française n’a accouché que de huit éditions de son dictionnaire et d’une grammaire, qui n’ont jamais fait référence. La neuvième édition est en chantier depuis… 1935. Nos Immortels en sont actuellement à la lettre Q. Suspense : Dany Laferrière, élu en décembre dernier, verra-t-il de son vivant la définition de l’onomatopée Zzzz ?

Pendant ce temps, à Madrid, l’Académie royale espagnole a enchaîné, sur trois siècles, 23 éditions de son dictionnaire et une douzaine de grammaires — réformant au passage l’orthographe et la conjugaison. Depuis 1871, l’Académie de Madrid a suscité la création d’académies outre-mer afin que les ex-colonies devenues indépendantes travaillent à leur norme nationale et collaborent à un dictionnaire commun. À la demande du président mexicain, ces 22 académies « soeurs » se sont regroupées en association internationale dès 1951. Grâce à Internet et à IBM Espagne, elles ont accouché en 2001 d’une première édition conjointe du dictionnaire, la 22e, qui était déjà une révolution, puis elles ont pondu une nouvelle grammaire. Treize ans plus tard, la 23e édition va beaucoup plus loin, notamment en introduisant plus de 19 000 americanismos. Autrement dit, les Espagnols reconnaissent que 20 % de la norme universelle de l’espagnol écrite est constituée de termes propres au continent américain.

L’académisme espagnol a-t-il toujours été exemplaire ? Non, bien sûr. En matière de sexisme, l’Academia commence à peine à montrer des signes d’ouverture. Les bouleversements politiques du XIXe siècle et la dictature de Franco ont marqué de fortes régressions. À tel point que le grand écrivain argentin Jorge Luis Borges écrira : « Chaque nouvelle édition du dictionnaire fait regretter la précédente ! »

Cette époque est désormais révolue. Les hispanophones, qui sont aussi puristes que les francophones, montrent la voie pour moderniser non seulement la langue, mais aussi la culture de la langue — sans pour autant se renier. Il suffirait aux francophones de suivre le modèle, en créant une académie québécoise, acadienne, algérienne, sénégalaise, ivoirienne, congolaise, alouette !

Pendant ce temps, à Paris…

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