Coin coin!

Que fait la cane ? Glousse-t-elle ? Non, ça c’est le dindon. La poule caquette. La cane, elle, cancane. Coin coin. Le Québec se créolise. Coin coin. Un jeune et génial cinéaste fait le portrait d’une nation qui agonise en pataugeant dans sa fange franglaise. Coin coin. Le chroniqueur colonisé a écrit « canne ».

Cela fait des semaines que j’encaisse la plainte des volatiles qui traversent le ciel médiatique de l’automne, et cancanent à propos du Mommy de Xavier Dolan.

Christian Dufour, au Journal de Montréal, a décrété que personne ne parle réellement le patois de ses personnages. Puis il y eut la chronique de mon confrère Christian Rioux qui, comme à son habitude, prophétise l’effondrement de la civilisation à travers quelque travers langagier — ou moral, c’est selon —, accompagné du courrier de Paul Warren où le prof de cinéma constatait que le niveau de langage des personnages y agit comme miroir de notre acadianisation.

Enfin, plus personnellement, mon journal publiait jeudi une lettre que Marie-Éva de Villers m’adressait, la linguiste et auteure du Multidictionnaire déplorant l’usage du mot « canne » — plutôt que « boîte de conserve » — dans ma chronique de la semaine dernière.

Passons sur la détestable leçon de morale de la dame, qui me reproche d’y valider l’utilisation d’un anglicisme par ma fille, et posons une question qui ressemble beaucoup à la première.

Que fait la canne ?

La même chose que le « fuck » dans la bouche d’un personnage chez Dolan. Elle fait vrai. Elle fait entrer tout le reste de la chronique, rédigée dans un français irréprochable, dans le monde du réel. Cet endroit où je vis, où je dis « canne » et « viarge » et « shit » et « crisse ». Où je sacre, oui. Beaucoup. Comme mon père, médecin et médaillé du lieutenant-gouverneur. Cela ne m’empêche pas d’être moi-même un intégriste de la langue à la maison, comme le fut ma mère avec ses quatre enfants. Québécoise libre et fighting Irish, elle corrigeait nos erreurs de français et d’anglais, du haut de son impériale maîtrise des deux langues.

Notez que je ne me formalise pas que ma fille emploie le joual, mais j’insiste pour qu’elle puisse désigner une chose en utilisant le terme juste. J’ignore d’ailleurs si elle avait dit canne lors de notre conversation. J’avais écrit boîte de conserve, au départ. Je me suis ravisé. Le terme semblait forcé. Une boîte de conserve de sirop d’érable. Je n’ai jamais dit ça de ma vie. Et ça alourdissait la phrase. J’ai écrit canne pour faire vrai, familier, et parce que cette vérité avait du rythme.

Comprenez-vous, ô ayatollahs qui m’écrivez à chaque petit accroc volontaire de ce genre, que c’est justement par ce rythme-là, par cette rupture, par ce contretemps dans un ensemble autrement parfaitement réglé que je m’applique à faire vivre notre langue ?

Lui rendre hommage, c’est peut-être faire preuve de vigilance, mais aussi la rendre attrayante, la faire danser au milieu de la foule. Je ne me considère donc pas riche de parler comme un précis de grammaire doublé d’un dictionnaire, mais de pouvoir naviguer entre les différents niveaux de cette langue qui est belle aussi quand elle est un peu bâtarde.

Ma canne est une main tendue. Une proximité entre la rue et les hauteurs d’une langue soutenue. Elle perce un deuxième puis un troisième trou sur la boîte de conserve du langage dans laquelle certains linguistes coincés l’enferment. Elle laisse entrer l’air, donne le goût d’aller voir dedans, là où se trouve la règle que j’ai apprise pour mieux la transgresser.

À votre place, je m’inquiéterais autrement d’un ministre de l’Éducation qui songe à laisser tomber l’épreuve uniforme de français pour les étudiants du collégial puisque ceux-ci sont trop nombreux à y échouer, retardant ainsi leur arrivée sur le marché du dollar. Un ministre de l’Éducation balbutiant, qui passe systématiquement la syntaxe à tabac. Un ministre qui souhaite mettre ses gros doigts gourds dans la formation générale pour que les crétins du clientélisme éducatif en aient enfin pour leur argent : un diplôme dévalué, du boulot, du crédit pour jouir.

Pouvez bien jouer au flic tant que vous voulez, Madame Dico, et les autres curés. Mais faudrait mieux choisir vos combats. Là où Dolan ne montre qu’une vérité, celle d’âmes détraquées, vous voyez une dérive nationale. Là où je commets une délinquance pour mieux célébrer ma langue, vous insistez sur l’impureté.

Permettez, Mesdames et Messieurs, que nous ne partagions ni l’alarmisme des uns et encore moins le défaitisme des autres. Notre langue est bien vivante. Notre culture n’a jamais été aussi féconde. Et décomplexée. Et libre.

Celle que vous défendez ? Je ne m’y reconnais guère. Serait-ce parce que, de peur qu’elle ne se détériore, vous avez choisi de l’empailler ?

Coin coin.

45 commentaires
  • Viviane Blais - Inscrite 25 octobre 2014 03 h 31

    La police de la langue, ça va changer quoi?

    En tant que sous-titreuse pour malentenants, j'entends et écris "canne", "fuck", "crisse", "char" et compagnie à tout bout de champ parce que c'est ça qu'on entend dans les émissions, autant dans la fiction que dans les émissions de variétés. Dolan et vous-même ne faites que réfléter ce qui existe déjà. Les gens qui apprennent à bien parler et à écrire leur langue, ce n'est pas parce qu'ils ont grandi dans une bulle de français pur, épargnés des erreurs faites dans la société en général et dans les médias. C'est parce que, comme vous dites, ils ont bien appris les règles de la langue et choisissent de les appliquer. Les différents niveaux de langue contribuent à la richesse de cette langue. Parce qu'un français relevé à tout prix, ça serait plate en mautadit.

  • Richard Génois Chalifoux - Inscrit 25 octobre 2014 06 h 31

    Hâle toé une bûche

    Hâle toé une bûche
    Hâler: Synonymes : remorquer, tirer.

    C’est une expression typiquement acadienne et même si certains mots sont vieillots, ce sont tous des mots français.

    Qui oserait reprocher au député Godin de Bathurst de prononcer louâ au lieu de loi, à la Chambre des communes?

    Antonine Maillet (Acadienne) a gagné un Goncourt avec Pélagie la charrette tout comme Patrick Chamoiseau (Antillais) avec Texaco.

    Pourquoi le talent de Xavier Dolan (Québécois) ne pourrait-il pas être reconnu lui aussi avec Mommy.

    Mais il y a un gros MAIS.
    Entre la canne de sirop d’érable et j’aime pas d’la way ka hang, toute mélodique que soit cette phrase, il n’y a qu’un pas que nous souhaiterions que nos enfants Québécois ne franchissent pas.

    Pour ce qui est du ministre Bolduc, je me demande quels résultats il obtiendrait au test de français.

    • Pierre-R. Desrosiers - Inscrit 26 octobre 2014 08 h 56

      Ne présentez pas un examen de français au ministre Bolduc: il va l'abolir de crainte de l'échouer.

      Desrosiers
      Val David

    • Louka Paradis - Inscrit 26 octobre 2014 10 h 44

      Il y a quelques jours, en lisant un article sur les projets hasardeux de notre ministre de l'Éducation, M. Bolduc, et en écoutant son charabia incohérent, je me suis posé la même question que vous.

    • Claude Bernard - Abonné 27 octobre 2014 18 h 44

      M. Chalifoux,

      Il semblerait que Bossuet prononçait ¨mo⨠et ¨louâ¨; lâchez-pas la patate.

  • Jeannine Beaudoin - Abonnée 25 octobre 2014 06 h 48

    La grammaire comme lieu de pouvoir

    Il suffit de voir le rapport à la grammaire qu'ont des langues comme l'espagnol et l'anglais. Des rapports à la grammaire qui vont dans le sens de faciliter l'usage de la langue par un grand nombre, un rapport populaire. Le français a toujours été une langue noble, dont la maîtrise était associée au pouvoir et l'Académie est une institution qui incarne ce rapport, une grammaire pour séparer les gens de pouvoir qui maîtrisent ladite grammaire, et qui de par le fait même avait la capacité de dégager le temps nécessaire à sa maîtrise des travaux de subsistance. Si aujourd'hui ces rapports sont plus flous, les ayatollahs de la langue qui les reproduisent nuisent plus à la pérennité de notre langue qu'à sa survie. Loin de moi l'idée d'accepter une créolisation du français, mais comme m'a déjà dit un ami venant de l'Inde (je traduis) : Pourquoi quand je m'efforce à parler le peu de français que je connais on me fait me sentir comme un imbécile et quand je fais la même chose avec mon espagnol on m'accueille à bras ouvert?

  • Jean Alfred Renaud - Inscrit 25 octobre 2014 07 h 24

    NOTRE langue

    Les langues sont vivantes, et donc elles changent pour refléter les modes de vie.

    Ignorant cette réalité, on pourrait penser que la langue française est un abâtardissment du latin.

    Foi de géologue, tout change, et tout change depuis très, très longtemps. On peut nier et lutter contre la réalité des choses, ou s'y adapter.

    Comme Darwin, l'a détecté, la vie sur Terre a su s'adapter... pour continuer.

  • Josette Allard - Inscrite 25 octobre 2014 07 h 47

    Mon cours classique pour une " can"

    Et oui. J'ai fait mes lettres latines et grècques mais, moi aussi, j'emploie le mot " can de sirop" d'érable tout en parlant des boîtes de conserve pour parler de manière générale des " cans" ou du cannage comme disaient souvent nos aînés.