La dentellière Alice Munro

Dans Rien que la vie comme ailleurs, Alice Munro excelle quand vient le temps de mettre le doigt sur les contradictions de ses personnages, leurs manques, leurs désirs inassouvis, leurs déchirements.
Photo: Chad Hipolito La Presse canadienne Dans Rien que la vie comme ailleurs, Alice Munro excelle quand vient le temps de mettre le doigt sur les contradictions de ses personnages, leurs manques, leurs désirs inassouvis, leurs déchirements.

De la retenue, de la distance. Une écriture qui peut paraître sèche. Pas d’épanchement romantique, sauf subrepticement, pour être avalé aussitôt. Rien de tonitruant, ni de glamour. Plutôt, de petites vies ordinaires dans de petits milieux ruraux. Des personnages féminins, la plupart du temps, sans beauté particulière. De l’anodin, du quotidien. Des détails qui peuvent sembler insignifiants.

Et pourtant… couve là-dessous un feu qui à tout moment risque de s’embraser, on le sent. Ça vibre sous la surface. Ça craque de partout derrière les masques. Ça ment, ça trahit. Le fossé est énorme entre qui on donne à voir et qui on est vraiment. Beaucoup de secrets enfouis, de pensées inavouables, derrière le paraître, la parade, la conformité.

Ça rêve, beaucoup. Ça espère une vie meilleure. Ça veut sortir du rang, du moule, au fond. Ça ose, parfois. Non sans mal. L’inattendu est au rendez-vous. Quelque chose se produit — un accident, une rencontre, une maladie, un rêve éveillé — et le point de bascule est enclenché.

Pas de doute, on est bien chez la dentellière de la nouvelle Alice Munro. Profondeur, densité. Multicouches constantes. Et fins ouvertes, la plupart du temps, énigmatiques.

 

On a beau se retrouver au fin fond de l’Ontario, la plupart du temps à une époque révolue, celle de la Deuxième Guerre mondiale entre autres, celle des années 60 aussi, on se reconnaît dans les nouvelles de Rien que la vie. C’est de condition humaine qu’il est question. De condition féminine aussi.

On a beau refuser haut et fort aujourd’hui le statut de femme dominée, dépendante, soumise, on a beau s’être débarrassé dans les années 60 de l’emprise de la religion, une petite lumière s’allume à l’intérieur. Et puis, Alice Munro est habile. Même il y a une cinquantaine d’années, même chez les femmes qui clamaient encore, comme l’un de ses personnages féminins, que « la tâche la plus importante d’une femme est de faire un havre pour son homme », qui a dit qu’au fond d’elles-mêmes la soumission était totale ?

L’écrivaine excelle quand vient le temps de mettre le doigt sur les contradictions de ses personnages, leurs manques, leurs désirs inassouvis, leurs déchirements. Peu importe l’époque, au fond. Personne n’est épargné. Et personne n’a le monopole de la vérité.

Mariée deux fois, mère de quatre enfants, dont une fille morte à la naissance, Alice Munro a déjà dit : « Si j’ai commencé par écrire des nouvelles, c’est parce que ma vie ne me laissait pas assez de temps pour me lancer dans un roman et, après, je n’ai plus jamais changé de registre. »

La première nouvelle de son quatorzième recueil, Rien que la vie, dont elle a dit en 2012, lors de la parution en anglais, que ce serait son dernier, donne le ton. Une femme mariée, dans un train, avec sa petite fille. Elle est poète. Ce qui à son époque est très mal vu. Encore plus mal vu : une femme mariée qui batifole avec un étranger dans un train. Et qui au sortir des ébats se rend compte que son enfant a disparu. C’est face à elle-même que le jugement sera le plus dur, toutefois. « C’était terrible, quand elle pensait à ce qui aurait pu arriver, si terrible. »

Mais ce n’est là qu’un aspect de la nouvelle. L’auteure nous réserve et réserve à son héroïne une surprise de taille. Qui pourrait bien, encore une fois, faire basculer sa vie. Que se passera-t-il ensuite ? Tout est possible.

Culpabilité, quand tu nous tiens

 

La maternité. Et le besoin irrépressible de sauter la clôture, parfois de prendre la fuite, carrément, pour tout laisser derrière soi. Ce sont des thèmes qui reviennent souvent dans le recueil. De même que le sentiment de culpabilité.

Il y a cette histoire de la petite fille dont la grande soeur s’est noyée sous ses yeux. Mais pourquoi sa grande soeur s’est-elle jetée dans l’eau glacée avec son chien ? Par jeu ? Normalement, la petite aurait dû tout de suite aller alerter la maman et son nouvel amoureux. Peur de déranger ? Inconscience ? Toute sa vie ne sera pas suffisante pour comprendre le geste fou de sa soeur, pour se pardonner à elle de ne pas avoir réagi plus tôt. « Mais, dans ma tête, Caro continue de courir vers l’eau et de se jeter dedans, triomphalement pour ainsi dire, et moi je reste coincée, dans l’attente de l’explication qu’elle va me donner, dans l’attente du splatch. »

Quinze nouvelles composent le recueil. Ce serait mentir que d’affirmer que toutes sont exceptionnelles. Mais ce qui fascine, ce sont les recoupements qu’on y retrouve. C’est encore plus frappant à la lecture des quatre dernières, à saveur autobiographique : « Je crois qu’elles sont les premières et dernières choses — et aussi les plus proches — que j’aie à dire de ma propre vie », précise la discrète Alice Munro avant de nous les donner à lire.

Toutes ont un lien avec l’enfance de l’auteure, née le 10 juillet 1931 à Wingham, dans l’ouest de l’Ontario. La ruralité. Les soldats qui s’engagent lors de la Deuxième Guerre mondiale. Le sort des femmes à la maison. Les secrets. Les tabous… Tout y est. Mais incarné dans une réalité lointaine, la sienne, qu’elle cherche à rattraper et à rendre au plus juste.

On y voit la petite Alice auprès de son père éleveur de renards argentés, qui a dû se résoudre à travailler dans une fonderie. Auprès d’une jeune soeur, aussi, qu’elle a craint d’étrangler. Et d’une mère autrefois institutrice, maniaque du « bon parler », désireuse de paraître au-dessus de son rang de fille de paysans. Une mère atteinte de parkinson trop jeune, auprès de qui sa fille ne s’est pas rendue quand elle était au plus mal, ni pour son enterrement. « De certaines choses on dit qu’elles sont impardonnables, ou qu’on ne se les pardonnera jamais. Mais c’est ce qu’on fait — on le fait tout le temps. »

En refermant Rien que la vie, je me suis demandé : peut-être vaut-il mieux commencer à lire le recueil par la fin ?

Alice Munro en quatre dates

1931 Naissance le 10 juillet en Ontario d’Alice Ann Laidlaw, de son nom de jeune fille.

1968 Publication du premier recueil de nouvelles, Dance of the Happy Shades (La danse des ombres, Québec Amérique, 2013), Prix du Gouverneur général.

2004 Deuxième prix Giller — le premier empoché en 1998 — pour Runaway (Fugitives, Boréal, 2008).

2013 Premier écrivain canadien à remporter le Nobel de littérature.

Rien que la vie

Alice Munro, traduit de l’anglais par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, Boréal, Montréal, 2014, 320 pages



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