Ont-ils lu Bayard?

Toujours aussi hilare, toujours aussi séduit, toujours aussi horrifié, je réécoutais hier en rafale les segments « Vu/pas vu » que proposent chaque samedi les zigotos de La soirée est (encore) jeune sur les ondes d’ICI Radio-Canada Première. M’exposer ainsi aux argumentaires culturels hebdomadaires de ces humoristes bien dentus me pousse à me poser la question suivante : les Jean-Sébastien Girard, Fred Savard, Olivier Niquet et autres trublions du micro sont-ils des lecteurs de Pierre Bayard ?

Évidemment, on peut très bien ne pas avoir lu Comment parler des livres que l’on n’a pas lus ? (Minuit, 2007) et néanmoins adopter ou pratiquer les idées et stratégies qui y sont décrites par le professeur de littérature et psychanalyste français. Il n’en demeure pas moins que nos joyeux Radio-Canadiens surfent sur les mêmes eaux troubles que celles cartographiées dans cet essai de théorisation de l’acte de non-lecture s’ouvrant sur cette citation d’Oscar Wilde : « Je ne lis jamais un livre dont je dois écrire la critique ; on se laisse tellement influencer. »

En effet, comme leur nom le laisse entendre subtilement, les débats critiques « Vu/pas vu » opposent deux orateurs dont l’un présente la particularité de ne pas avoir vu la pièce, le film ou le spectacle dont il est question. Le petit jeu consiste, pour les autres participants de l’émission, le public en studio et les auditeurs, à deviner qui dit vrai et qui brode essentiellement un tissu d’approximations appréciatives confectionné par raboutage de communiqués de presse, de critiques « légitimes » et de créativité personnelle.

Écoutant les échanges radiophoniques portant sur les pièces Being at home with Claude (émission du 20 septembre) et Pour réussir un poulet (4 octobre), j’ai constaté avec horreur que, même en ayant vu les spectacles, je peinais à déterminer avec certitude lequel des deux participants était resté tranquillement chez lui. La principale raison tient au fait que la qualité du camouflage loge moins dans la finesse ou la pertinence de la pensée que dans les aptitudes de communicateur du débatteur. Tant et si bien qu’au fil des semaines, le déploiement d’une trop grande éloquence est devenu facteur de suspicion pour les observateurs réguliers de ce jeu aux accents parodiques.

Ludisme et dérision, oui, mais pas seulement, m’a répondu Jean-Sébastien Girard lorsque je l’ai questionné. Le diplômé en théâtre de l’UQAM et chroniqueur de La soirée… considère que si l’exercice peut paraître cynique et baveux, il repose tout de même — du moins à 50 %… — sur un réel effort d’analyse et de transmission. On pourrait dire sensiblement la même chose du livre de Pierre Bayard, qui dévoile sous son couvert éhonté un examen très fin de nos rapports aux livres et à la littérature.

Métier critique

« Au-delà du jeu, du spectacle que nous faisons, me dit Girard, il doit rester, au final, une vraie critique. C’est la moindre des choses pour les artisans du spectacle et pour le public. Celui qui feint avoir vu le spectacle peut dire n’importe quoi, car au bout de quelques minutes, nous saurons que c’est faux. Le contraire serait malhonnête et je ne serais pas à l’aise avec le concept », avoue celui dont les commentaires élogieux — et sincères, donc — sur Being at home with Claude se retrouvent aujourd’hui en bonne place dans le matériel publicitaire du Théâtre du Nouveau Monde.

Peut-on y voir malgré tout une forme de dénonciation par l’absurde d’un certain vide ou d’une plate homogénéité dans le blabla médiatique ambiant ? Sous le couvert de l’humour, ces « Vu/pas vu » posent en filigrane des questions pertinentes sur la rigueur intellectuelle, la légitimité critique, l’interchangeabilité des discours, le commentaire-spectacle et les conditions d’exercice du journalisme culturel, sujets abordés avec beaucoup d’aplomb par Catherine Voyer-Léger dans son récent livre Métier critique (Septentrion).

Cette dernière fait d’ailleurs référence au livre de Bayard susmentionné en y reprenant cette idée que la culture générale serait « moins le fait de l’accumulation de connaissances que de la capacité à créer des liens entre les connaissances ». Ainsi, au-delà des observations à la pièce, le rôle de la critique serait surtout comme celui d’un paysagiste apte à replacer, avec subjectivité mais dans un esprit de dialogue, une proposition artistique dans un ensemble plus vaste. Traitez-moi de conservateur, mais je considère encore que, pour accomplir cette tâche, la fréquentation réelle des oeuvres offre tout de même son lot d’avantages non négligeables.

1 commentaire
  • Réjean Guay - Inscrit 21 octobre 2014 10 h 10

    Vous avez bien raison . Que de fois des critiques versent-elles dans la bonne vieille
    pub . C'est qu'il ne faut pas user de son sens critique pour ne pas faire réfléchir le bon peuple . Pourtant , beaucoup de chroniqueurs ou journalistes montés dans le train du faut-faire-moderne -en-imposant-la -médiacratie-du -Plateau ou le < Montreal' sound > du Mile-End militent pour changer le visage montréalais ; pire , ces gens veulent l'imposer au Québec entier . . . faut endormir le monde . . . pas le faire
    réfléchir , cela est dangereux un peuple qui réfléchit .