La post-télé

Tout est en crise. D’accord. Et tout est en « post- » aussi. Normal. Un monde chasse l’autre et vogue la galère.

La postmodernité n’a plus tellement la cote à la Bourse des idées. Pas de problème, les savants ont des concepts de bascule et de rupture plein les livres pour parler de postcolonialisme, de postindustrialisme, de postkeynésianisme, du postaméricanisme, de la posthistoire et même de posthumanité.

Il y a donc aussi la post-télévision. Normal, tout est en crise et la télé qui contient tout aussi.

Le sociologue des médias Jean-Louis Missika caractérise la post-télé par la grande démocratisation des contenus et des contenants. La révolution se manifeste dans les téléréalités qui font émerger les gens ordinaires partout dans la grille, dans les télé-crochets bien sûr, mais aussi dans les séries d’aventures.

Vol 920, une des rares nouveautés de l’automne de TVA lance deux douzaines de jeunes Québécois à travers le monde pour concentrer sinon l’époque, au moins son miroir déformant. Dans cette production comme dans tant d’autres sur le même modèle de l’épreuve et de la quête (de soi, des autres, du monde) s’exposent la fragmentation de la société et les nouvelles solidarités éphémères, tribales. On y retrouve aussi ce que Claude Lévi-Strauss décriait comme « la prétendue évasion du voyage » qui ne réussit finalement qu’à montrer « notre ordure lancée au visage de l’humanité ».

Post-PC

Passons. La post-télévision n’a plus rien à voir avec la télé à papa, impériale et omniprésente. Cette télé en devenir, cet écran du futur déjà bien implanté s’accommode de l’hyperspécialisation des publics, mais aussi et surtout de l’hyperchoix et de l’hypermobilité grâce au service en ligne. Près de 12 millions de foyers canadiens sont encore câblés, mais les chiffres commencent à fléchir parce que de plus en plus de gens regardent la télévision autrement.

Cette télé n’est plus liée aux chaînes généralistes, n’est même plus liée aux chaînes spécialisées. Elle se regarde à volonté sur tous les écrans, sur les tablettes et de plus en plus sur les grands téléphones. La post-télé est liée à l’ère du post-PC.

Bref, la post-télé n’est plus vraiment de la télé. Cette mutation se concentre dans l’intention manifestée il y a quelques jours par les chaînes CBS et HBO d’offrir des abonnements en ligne. CBS All Access, proposant aussi de la diffusion live, ne coûtera que 6 $ par mois. HBO Go sera disponible en ligne seulement à compter de janvier aux États-Unis.

On devrait y arriver ici aussi. Le réseau américain doit honorer un contrat exclusif de distribution au Canada par Corus et Bell jusqu’en 2018.

La chaîne spécialisée lancée en 1972 a largement contribué au renouveau de qualité de séries télé depuis deux décennies. On lui doit notamment The Sopranos, Sex and the City, Band of Brothers, Girls, Game of Thrones et True Detective. Son signal est distribué par câble ou satellite. L’abonnement donne droit à un visionnement sur demande et à HBO Go qui stocke des centaines d’heures de productions. C’est ce service qui sera offert bientôt par abonnement en ligne seulement, over-the-top, sans avoir à passer par les anciens tuyaux.

Les naïfs

La décision a fait chuter radicalement l’action de Netflix, le grand dématérialisateur mondial. Le nerf de cette guerre touche les contenus, et les ayants droit seront tentés de retirer à Netflix leurs contenus pour les exploiter eux-mêmes. Comme le ciel, le Web appartient à tout le monde.

La mutation annonce aussi un changement de tactique de la part des producteurs de contenu. Ici, Tou.tv offre déjà la même chose « par-dessus la tête » des mécaniques habituelles de distribution. Le site fédère des productions de plusieurs diffuseurs autour de la masse critique radio-canadienne. Une version bonifiée payante est maintenant proposée.

Le plus grand retournement viendra probablement de là. Les zélateurs à chaud de la transformation applaudissent à l’innovation en oubliant que l’industrie des télécommunications rassemble des acteurs économiques rationnels qui recherchent le profit. La technologie, la merveilleuse technique, n’est pas neutre et les grandes industries des nouveaux médias ne sont pas différentes de la banque ou de la construction, quoi qu’en pensent les naïfs cellularisés et les ratoureux à tablettes qui se réjouissent de la disparition d’un système en oubliant qu’il sera remplacé par un autre.

D’un point de vue pratico-pratique, rien n’assure que les consommateurs économiseront des masses. L’accès à un contenu diversifié, à 30, 100 ou 1000 chaînes risque de coûter plus cher que l’abonnement actuel à Vidéotron ou à Bell. En combinant quelques abonnements à 5, 10 ou même 20 $ par mois à un service Internet, les factures de la post-télé risquent d’être aussi salées que celle du système actuel.

Surtout, la production va poser d’énormes problèmes de financement aux petits marchés culturels comme le nôtre. La post-tv existera, mais notre culture sera-t-elle dedans ?

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront la fin de semaine du 19 janvier 2019.

3 commentaires
  • Réjean Guay - Inscrit 20 octobre 2014 10 h 01

    Notre culture ! Bon texte monsieur . Les moins de 40 ans vont gober cela comme le nec plus ultra de la modernité ; ils ne peuvent en voir les effets à long terme , car pour beaucoup d'entre-eux , la langue anglaise est devenue une sorte de seconde nature et , s'ils économisent à moyen terme , c'est correct , pensent-ils . Notre culture ? Celle-ci sera bien loin d'être représentée dans le magma culturel étatsunien de HBO et autres ; mais cela n'est pas grave , car ces bons Québecois ne regardent
    plus la télé d'ici depuis longtemps et le disent ouvertement . C'est que pour être branché maintenant , il faut écouter , regarder , lire et parler
    < in english of course > . Alors , le reste , bof ! C'est comme cela que des cultures , des langues et des peuples disparaissent . Pas grave ! Il leur restera HBO et autres .
    Avec de bons petits prix ; mais sans identité définie . Et comme plusieurs se définissent maintenant comme des universalistes , au diable l'identité linguistique et culturelle .

  • Jacques Morissette - Inscrit 20 octobre 2014 10 h 16

    Les compagnies font comme si les consommateurs ne savent pas.

    Tous les Vidéotron et Bell semblent encore faire comme si les consommateurs ne savions pas déjà que ça existe. Il continue de nous saler les factures, proposant des avancées qu'ils disent gratuites, en attendant de monter les prix pour cela. Croyez bien que, pour ma part, je les avise de temps en temps,que ça ne fera qu'un temps.

  • Denis Vézina - Inscrit 20 octobre 2014 15 h 57

    Du contenu peu importe le contenant

    Bonjour M. Baillargeon,

    N'étant pas un grand téléphage, je me garderai de commenter vos opinions. Cependant, je ne m'inquiète pas outre-mesure pour ce qui est de l'avenir du contenu en son et images de nouvelles, représentations sportives et séries de fictions notamment.

    Prenons maintenant un cas d'espèce. Même si tous les Québécois devenaient bilingues, je peux vous assurer que rien ne bat une émission comme ''Unité 9'' à mes yeux par rapport à ses compétiteurs américains ou étrangers. Pourquoi? Parce que ma langue maternelle demeurera toujours le français. En outre, une émission comme ''Unité 9'' me permet de voir et entendre des acteurs(trices) québécois de grand talent. Le rythme est soutenu, les dialogues sont percutants et d'une authenticité irréprochable. Peut-être que cette émission ne révolutionne pas le genre. Je n'en sais rien sauf que par intuition, j'ose penser que la concurrence étrangère a influencé cette production audiovisuelle québécoise tant acclamée par la critique que par le public. Car après tout, rien de mieux de se frotter aux productions à grand budget pour user de notre imagination pour produire des oeuvres avec moins d'argent mais avec autant d'impact sur le marché ciblé, en l'occurence celui du Québec et du Canada français. En somme, peu importe la forme que prendra dans l'avenir le mode de réception des productions audiovisuelles, il y aura toujours une demande de contenu francophone allant de l'entrée de gamme à la haute gamme pour nous voir et nous entendre.