Du pétrole dans les veines

Le pétrole devait devenir tellement rare et tellement cher qu’il allait sortir de nos vies. Or, il y en a tellement sur les marchés ces temps-ci que les prix ne cessent de dégringoler. Allez y comprendre quelque chose.

Les marchés financiers ont eu droit à des émotions fortes cette semaine. Durement secoués par la tempête, les prix du pétrole sont brièvement passés sous la barre psychologique des 80 $ le baril, venant couronner un impressionnant recul de 25 % depuis les 115 $ le baril atteints au mois de juin.

Parmi les facteurs à l’origine de cette baisse de prix, on évoque la faiblesse de la demande mondiale plombée par des économies qui peinent à retrouver le bel allant qu’on leur a déjà connu, y compris en Chine et en Allemagne.

Comme toujours, en économie, il y a la demande, mais il y a l’offre aussi, qui a bondi sur la scène mondiale avec la révolution américaine du pétrole et du gaz de schiste. De cinq millions de barils de pétrole par jour en 2006, la production des États-Unis est rendue à 8,5 millions aujourd’hui et devrait atteindre 9,5 millions l’an prochain. Toutefois, il n’y a pas que les Américains qui produisent plus. La Libye, l’Irak et l’Arabie saoudite ont aussi augmenté leur production.

Calculs économiques et politiques

 

À ce prix, le pétrole ne génère plus assez de recettes pour permettre aux gouvernements de boucler normalement leur budget dans plusieurs pays, dont l’Iran, où le point d’équilibre budgétaire serait aux alentours de 130 $ le baril, l’Irak (110 $), la Russie (110 $), le Venezuela (160 $), le Bahreïn (130 $) ou le Yémen (210 $), rapportait vendredi le Financial Times. Pour compenser, la plupart des pays ont pris le parti de produire plus, augmentant d’autant la pression à la baisse sur les prix.

Les pays de l’OPEP, avec à leur tête l’Arabie saoudite, nous ont habitués, dans de telles circonstances, à réduire leur production afin de ramener les prix à un niveau plus intéressant pour eux. Cette fois, l’Arabie saoudite aurait pris le parti de maintenir le cap, pour miner l’intérêt financier de projets de développement de pétrole de schiste aux États-Unis, tout en consolant les Américains en ayant le même effet sur les projets iraniens et russes et en leur faisant un cadeau, à la pompe à essence, qui équivaudrait à 600 $ par famille par année.

Les économistes ont de nouveau sorti leurs calculettes pour estimer l’impact de cette baisse des prix de l’or noir. Normalement, la diminution de revenu des producteurs et le report de projets d’investissements pétroliers devraient être amplement compensés par la baisse des coûts de fonctionnement des autres industries et l’augmentation de la consommation des ménages. Seulement, les énergies fossiles n’ont plus le même poids dans l’économie qu’auparavant et les maux de l’économie mondiale ne pourront pas être guéris en réduisant simplement les prix du pétrole. « C’est une trop forte baisse trop tôt », ont résumé, vendredi, les analystes de Goldman Sachs.

Au Canada, les économistes de la Banque TD et de la BMO estiment que ce genre de fluctuations des prix a globalement peu d’impacts, une baisse de 30 % du prix du baril de pétrole se traduisant, au bout de neuf mois, par une modeste diminution de 0,1 % à 0,15 % du produit intérieur brut.

Parmi les facteurs négatifs, on note, entre autres, la baisse des revenus d’exportations pétrolières canadiennes ainsi que la diminution de l’investissement et de l’emploi dans le secteur. D’un autre côté, une baisse des prix du pétrole profite aux automobilistes et aux industries énergivores. Une réduction de 10 % des prix du pétrole se traduirait également par une diminution de 1 % de la valeur du dollar canadien, améliorant d’autant la compétitivité des autres exportateurs canadiens. Si la somme de ces impacts est relativement modeste à la grandeur du Canada, on devine qu’ils se partagent bien inégalement entre les régions, les provinces pétrolières, comme l’Alberta et Terre-Neuve, faisant largement les frais d’une baisse des cours de l’or noir, contrairement à des provinces manufacturières et importatrices d’énergie fossile comme le Québec et l’Ontario.

Une autre planète

 

Dans tous les cas, on ne semble pas s’attendre à ce que la baisse des prix du pétrole nuise à son développement, au contraire. Si le seuil de rentabilité des nouveaux projets tourne autour de 100 $ le baril pour les sables bitumineux et de 120 $ dans l’Arctique, il n’est toujours que d’environ 75 $ pour le gaz de schiste américain, de 60 $ pour les plateformes de forage en eau profonde et de 20 $ ou moins en Russie et au Moyen-Orient.

On se croirait sur une autre planète en comparaison de la situation qui prévalait il y a seulement dix ans. C’était juste avant la Grande Récession. Les prix du pétrole avaient presque touché les 150 $ le baril et l’on croyait avoir atteint un pic pétrolier après quoi les réserves devaient rapidement se tarir et rien ne devait plus jamais être pareil.

Parlant de planète, il semble évident que c’est encore elle qui sera la principale victime de la baisse des prix du pétrole et de l’augmentation prévisible de sa consommation. Cela ne fait qu’illustrer, une fois de plus, comment la logique économique continuera de nous mener à notre perte tant que le prix des énergies fossiles ne reflétera pas l’ensemble de ses coûts, non seulement en matière de production et de distribution, mais aussi en ce qui a trait à la destruction de notre propre écosystème.

Mais ce n’est pas de cela que tout le monde s’inquiétait cette semaine.

À voir en vidéo